Skip to content

Camus et la peine de mort

4 janvier 2010

Il se leva dans la nuit pour se rendre au supplice, à l’autre bout de la ville, au milieu d’un grand concours de  peuple. Ce qu’il vit ce matin là, il n’en dit rien à personne. Ma mère raconte seulement qu’il rentra en coup de vente, le visage bouleversé, refusa de parler, s’étendit un moment sur le lit et se mit tout à coup à vomir. Il venait de découvrir la réalité qui se cachait sous les grandes formules dont on la masquait.

Cet épisode de la vie du père que Camus n’a pas connu et repris dans le Premier homme a sans doute marqué l’engagement abolitionniste du philosophe de l’absurde. Cet engagement abolitionniste où se rejoignent précisément le philosophe et l’homme. Camus a dénoncé la peine de mort dans ses réflexions sur la guillotine plus encore que dans l’Étranger.

Camus conteste, d’abord, l’exemplarité du châtiment. Personne d’ailleurs n’y croit vraiment et la société elle-même y a renoncé. Il n’y a eu pas d’exécution publique depuis 1939 (ce qui a d’ailleurs facilité la tâche du régime de Vichy). La clandestinité de l’exécution est en contradiction avec la prétention à l’exemplarité :

Il faut tuer en public ou avouer qu’on ne se sent pas autorisé à tuer.

En outre, la complexité psychologique du délinquant rend illusoire l’influence de la peine capitale sur la décision criminelle. Il est d’ailleurs établi selon Camus que de nombreux condamnés à mort avaient eux-mêmes assisté à des exécutions Bien souvent le criminel ne savait pas le matin en se levant qu’il allait tuer avant la tombée du jour… On pense d’ailleurs à Meursault dans l’étranger. En outre, il ne faut pas négliger la fascination que la guillotine pouvait exercer sur certains criminels : l’instinct de mort (pour reprendre une expression de Camus qui est devenue le titre du livre de Mesrine – prononcer Mérine) est présent chez certains autant, voire plus, que l’instinct de vie.

La peine capitale sanctionne sans prévenir. Selon Camus, les formules traditionnelles ("il a payé sa dette"…), qui le révulsent, dissimulent la réalité de la peine :

Appelons la par son nom qui, à défaut d’autre noblesse, lui rendra celle  de la vérité, et reconnaissons-la pour ce qu’elle est essentiellement : une vengeance.

Une vengeance disproportionnée car la peine capitale est la peine absolue. Il ne s’agit plus seulement d’écarter la peine de mort pour celui qui n’a pas tuer Thomas More critiquait à son époque l’application de la peine capitale aux voleurs. Mais il faut aller plus loin. La peine de mort n’est pas uniquement la privation de la vie. C’est manquer d’imagination que de penser cela. L’expérience de Meursault, à nouveau, fait approcher par la fiction l’horreur de l’attente du supplice. L’agonie des condamnés américains commençant dans les couloirs de la mort devrait inviter à la méditation. En outre, une peine absolue supposerait un juge absolu et une culpabilité absolue. Or, il n’y a pas de juge humain absolu et aucune culpabilité n’est absolue. Camus ne nie pas la responsabilité individuelle, même s’il rejette un peu facilement une part de responsabilité sur la société en bon avocat de l’abolition, mais il n’admet pas de responsabilité absolue. On se souviendra d’ailleurs qu’il avait été choqué par la condamnation de Brasillach dont il avait demandé la grâce. Ici même son absence de foi donne à Camus des mots d’un humanisme touchant.

Reste l’élimination pure et simple. Si l’on ne peut soutenir que le châtiment est exemplaire, si l’on ne peut invoquer la justice d’une peine proportionnée au crime, il ne reste plus qu’à invoquer la nécessité de retrancher de la société, un de ses membres jugé irrécupérable. A nouveau, cela ne convainc pas. Qui est suffisamment criminel pour être irrécupérable ? Est-on autorisé à désespérer à ce point de la personne humaine que l’on ne peut attendre qu’elle vive pour réparer et s’amender ? C’est ici qu’apparaît la principale divergence avec la religion et avec le christianisme en particulier. Camus reproche au catholicisme d’avoir autorisé et légitimé la peine capitale en valorisant la vie après la mort, en relativisant par conséquent l’exécution. Cela n’a sans doute pas toujours été inexact mais cela n’est plus exact aujourd’hui. La doctrine sociale de l’Eglise enseigne aujourd’hui que :

L’Église voit comme un signe d’espérance « l’aversion toujours plus répandue de l’opinion publique envers la peine de mort, même si on la considère seulement comme un moyen de “légitime défense” de la société, en raison des possibilités dont dispose une société moderne de réprimer efficacement le crime de sorte que, tout en rendant inoffensif celui qui l’a commis, on ne lui ôte pas définitivement la possibilité de se racheter ».

Le Catéchisme de l’Eglise catholique reconnait aussi que bien que l’enseignement traditionnel de l’Eglise n’exclut pas le recours à la peine capitale,

[a]ujourd’hui, en effet, étant données les possibilités dont l’Etat dispose pour réprimer efficacement le crime en rendant incapable de nuire celui qui l’a commis, sans lui enlever définitivement la possibilité de se repentir, les cas d’absolue nécessité de supprimer le coupable " sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants ".

Camus affirme enfin la supériorité de la personne humaine (il utilise l’expression) sur l’État. Les Réflexions sur le guillotine ont été écrites pour intégrer un ouvrage composé avec Arthur Koestler qui avait dénoncé les pratiques staliniennes. Camus savait bien l’usage qu’un État pouvait faire de la peine capitale. Thomas More aussi car il en a fait l’expérience personnelle, non pas en condamnant comme on le dit parfois (et comme le laisse à voir la série Tudor) mais en mourant en martyr. Son refus de se soumettre aux prétentions d’Henri VIII l’a conduit à la prison puis à l’échafaud lui offrant l’occasion de méditer l’arrestation et l’agonie du Christ.

L’évolution du droit pénal et de la criminologie imposait une révision sous forme d’approfondissement de l’enseignement traditionnel. Nous n’avons pas à avoir honte de la position actuelle de l’Église. Camus est mort il y a cinquante ans avant d’avoir vu la peine de mort abolie en France. Il fallut attendre  la courageuse entreprise de Badinter pour que la France entende cet appel. Ce combat n’est pas terminé même s’il n’est pas question de revenir sur l’abolition en France ou en Europe, et des chrétiens, catholiques et protestants, sont désormais engagés.

7 Commentaires leave one →
  1. 6 janvier 2010 15 h 33 mi

    "Une vengeance disproportionnée" : ça se discute: il y a des crimes qui sont d’une telle gravité que même la mort du criminel semble une peine trop faible à ses victimes. (je dis bien "semble"!).

    Je crois qu’une personne dont on a violé, torturé, ou tué l’enfant, le conjoint, ou les parents,
    ou une personne qui a été violée elle même, ou subi des faits de ce genre de gravité, voire pire,
    cette personne peut trouver que la mort est nécessaire pour ne plus savoir en vie la personne qui a fait ça, mais que néanmoins, sa vie entière sera une torture bien pire que ce qu’elle a pu infliger à l’agresseur. Des tas de personnes se suicident pour moins que ça, ce qui montre que la vie blessée peut être plus dure à traverser que la mort.

    Pour ma part, je crois que l’abolition de la peine de mort ne peut trouver son sens que dans un contexte de gens qui n’ont pas eu à souffrir, et qui "pardonnent" à faible frais à la place des victimes,
    …ou dans un contexte chrétien, qui seul peut donner une espérance supérieure à toutes les formes de mal, pour la victime d’abord, puis pour le criminel ensuite.

    Il y a des blessures d’une telle gravité que je ne crois pas qu’un non chrétien puisse les pardonner; et même pour un chrétien, ça peut prendre toute la vie et ne même pas être accompli entièrement sur terre. J’ai connu plusieurs filles qui ont été violées, une notamment qu’on avait pratiquement forcée à avorter après son viol par 7 personnes (16 ans) alors qu’elle ne voulait pas: c’est l’hôpital psy durant le reste de la vie, c’est vraiment l’épouvante. Et des tentatives de suicide à la pelle. l’horreur. Je ne peux pas dire que la peine de mort soit disproportionnée. Mais je suis convaincue que, comme le disaient les parents de la petite Jeanne Marie, on peut considérer le manque (quasi criminel aussi, d’ailleurs) d’éducation de certains agresseurs et être amenés à les plaindre encore plus qu’on ne les condamne.

  2. 6 janvier 2010 15 h 55 mi

    (enfin, quand je dis chrétien, ça inclut aussi toutes les personnes qui ne se reconnaissent pas comme telles, mais qui, en écoutant leur conscience, se conduisent et pensent de la même façon que les chrétiens sont invités à le faire. pour moi, c’est LA façon chrétienne de vivre, d’autres appelleront ça autrement, je ne veux pas laisser penser que ce soit exclusif, bien que le message du pardon pour tout homme soit plutôt porté par le christianisme).

    Cela dit, et si mon commentaire pouvait laisser penser que la peine de mort est une bonne chose, je précise que je trouve bon que la société ne se mette pas au service de la vengeance des victimes: son rôle est justement de l’empêcher! La société doit penser à tous: la victime, mais aussi le coupable.

    (cela dit, je pense la même chose, et pour les mêmes raisons, sur l’avortement et l’euthanasie)

  3. 6 janvier 2010 15 h 56 mi

    A suivre Camus, la peine de mort est disproportionnée car elle est absolue alors qu’aucune culpabilité ne l’est et qu’aucun juge n’est suffisamment innocent pour la prononcer.
    Les arguments que vous avancez révèlent clairement ce qu’est la peine de mort : une vengeance. La justice exige de sortir du cercle de la vengeance. C’est peut-être au-delà des forces humaines…
    Par ailleurs, je crois vraiment que nous devons nous interdire de désespérer d’une personne. Il faut que le coupable, quel que soit son crime, vive pour réparer. Il ne répare pas par sa mort. On ne peut ajouter la mort à la mort.
    Sur le manque d’éducation : je suis entièrement d’accord sauf que je ne vais pas jusqu’à plaindre les criminels non plus ! Sans aller jusqu’à la naïveté de Victor Hugo qui disait que pour chaque école ouverte, c’est une prison que l’on ferme, il est évident que l’éducation et l’autorité dans la société devraient éviter un certain nombre de crimes… mais malheureusement pas tous, ni même la plupart.

  4. 7 janvier 2010 0 h 20 mi

    Il me semble également qu’on peut considérer que la peine de mort peut priver le condamné d’un possible repentir.
    La peine de prison à perpétuité peut apparaître comme étant un horrible chatiment. C’est le cas, mais néanmoins elle offre au coupable la possibilité et surtout le temps pour se remettre en question, réfléchir, demander pardon, voire s’accorder le pardon, et pouvoir expier sa faute volontairement et non de facon subie.
    Je ne dis pas que tous les condamnés le ressentiront comme tel. Néanmoins, la possibilité existe. Alors que dans la peine de mort, l’immédiateté et la radicalité de la peine (qui supprime le coupable sans supprimer la douleur de ses victimes) tue également toute possibilité, même ténue, de rémission.

    • 8 janvier 2010 11 h 50 mi

      Par son aspect définitif et absolu, la peine de mort exclut effectivement si ce n’est le repentir (il pourrait intervenir entre la condamnation et l’exécution) mais le temps du repentir. Très juste.
      Quant à la douleur des victimes ou de leur familles, elle ne peut être soulagée de manière authentique par l’exécution. On ne satisfait qu’une vengeance et ce n’est pas là faire œuvre de justice. La justice (même avec un petit j) est une tentative pour s’arracher à la vengeance.

  5. Maribel permalink
    11 novembre 2011 14 h 05 mi

    Je suis complètement d’accord avec les propos de Camus. Il faut laisser à chaque criminel un chance de se repentir, de regretter son crime. Si on ne le fait pas, si on ne croit pas à la possibilité de renpension d’un homme, c’est ne plus croire en l’humanité même.

Trackbacks

  1. We need to talk about Mohamed… « Thomas More

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 2 449 autres abonnés

%d bloggers like this: