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Le schtroumpfage de la monnaie

18 octobre 2010

L’Argent de Zola, L’Avare de Molière et La philosophie de l’argent de Simmel étaient au programme de l’épreuve de français pour les concours scientifiques en 2010. Il manque à cette respectable bibliographie une œuvre pourtant essentielle sans laquelle la compréhension de l’argent reste incomplète : Le Schtroumpf financier. Si l’œuvre n’éclaire qu’imparfaitement sur l’origine de la monnaie, elle offre d’intéressants développements sur les implications juridiques et morales de l’introduction de l’argent dans la société (société Schtroumpfe en l’espèce). La présente étude doit évidemment beaucoup aux travaux du Schtroumpf à Lunettes et d’Olivier. J’ai procédé à la traduction en français courant à partir du Schtroumpf. Je reste seul responsable bien entendu des erreurs qui pourraient s’être glissées dans cette étude.

L’origine de la monnaie reste très discutée. Le Schtroumpf financier n’apporte pas de réponse tout à fait satisfaisante à cette question. En effet, la monnaie a une origine exogène, autrement dit l’idée vient aux Schtroumpfs à l’occasion de la visite d’un village humain. Cela peut paraître un peu étonnant. En effet, comment une société où la division du travail est aussi poussée peut-elle ignorer la monnaie ? Si l’on suit Adam Smith, l’apparition de la monnaie comme équivalent universel suivrait assez logiquement la division du travail. Dans la mesure où chaque individu ne  produit  plus par son travail de quoi satisfaire l’ensemble de ses besoins, il doit recourir à l’échange pour y parvenir. Il échange ainsi la part de sa production qui excède sa consommation personnelle contre  le surplus de la production des autres. Le maintien de la gratuité dans un système de don et contre don et l’absence de monnaie au sein de la société Schtroumpfe sont en réalité un mystère.

La création de la monnaie par le Schtroumpf Financier est tout de même intéressante à un double point de vue. D’une part, le Schtroumpf Financier choisit, par mimétisme, l’or comme support de sa monnaie. Jusque là, ce métal n’avait aucun valeur pour les Schtroumpfs ! Le Schtroumpf Mineur stocke l’or dans un coin de la mine alors que la découverte d’un filon de silex le met en joie. Il y a là une analogie avec les Utopiens qui n’attachent aucune importance à l’or et autres pierreries. En Utopie, l’or sert à faire des pots de chambre. Le rapprochement est d’autant plus saisissant qu’à la fin de l’histoire <ATTENTION SPOILER> les Schtroumpfs refondent l’or pour en faire des instruments de musique <FIN du SPOILER>. On pourrait s’étonner du recours à la monnaie métalique sans passer par l’étape de la marchandise-monnaie. En effet, on considère traditionnellement que la monnaie a d’abord pris la forme d’une marchandise (le bétail souvent) utilisée comme équivalent universel. Chez les Schtroumpfs, la salsepareille aurait pu remplir cette fonction. En réalité, l’expérience Schtroumpf semble illustrer l’idée plus récente (et retenue par le Doyen Carbonnier) selon laquelle la monnaie n’a jamais été une marchandise comme les autres. La monnaie est fondée sur une convention généralisée au sein de la société et en dernier ressort sur la foi, la confiance et l’habitude. D’autre part, la pièce de monnaie (qui n’a pas de nom) est frappée à l’image du Grand Schtroumpf alors que celui-ci est alité dans un état semi commateux après avoir raté une expérience tendant vraisemblablement à créer une nouvelle forme de boule puante. Le Schtroumpf Financier reproduit  ainsi très classiquement l’image du chef sur la monnaie. Le Grand Schtroumpf n’approuve toutefois pas totalement le plan de son Schtroumpf lorsqu’il reprend conscience. C’est là qu’apparaît toute l’ambiguité de la monnaie Schtroumpfe. Sa légitimité est rien moins qu’évidente. Qu’est-ce qui fait la valeur de la monnaie ? Comment évaluer les biens et les services en unité monétaire ? La difficulté apparaît très tôt après la création de la monnaie (p. 20). La seule référence que trouve le Schtroumpf Financier est finalement le travail : l’échelle des valeurs est déduite de l’importance du travail nécessaire à la production du bien ou du service. On remarquera au passage qu’il n’y a guère à ce stade de spéculation chez les Schtroumpfs puisque chacun ne tire ses revenus que de son travail (sous réserve du cas très particulier du Schtroumpf Paresseux dont on se demande d’ailleurs comment il survivait dans un système de don et contre don). La légitimité de la création repose aussi sur une (quasi) unanimité (p. 18-19) qui est renforcée par une répartition égalitaire (ou presque dans la mesure où le Schtroumpf Financier se réserve une double part) de la monnaie à l’origine.  Alors que le Grand Schtroumpf ne donne pas son consentement (pour des raisons évoquées plus haut), le Schtroumpf à lunettes s’oppose (au nom du Grand Schtroumpf d’ailleurs) au projet. Son argument est un peu court et positiviste : seul le Grand Schtroumpf pourrait schtroumpfer une décision…

L’essentiel de l’oeuvre est consacrée aux développements de l’usage de la monnaie au sein de la société Schtroumpfe. Si tout se passe sans trop de problèmes au début, les échanges se déroulant assez rapidement, certains déchantent assez vite. Certains Schtroumpfs ont bien du mal à s’insérer dans un système d’économie marchande et monétisée. L’humour (si on peut dire) ne paye pas : la vie devient difficile pour le Schtroumpf Farceur. C’est encore pire pour le Schtroumpf Musicien (qui est à la musique Schtroumpfe ce que Assurancetourix est à la musique celtique) et ne parlons même pas du Schtroumpf Paresseux et de la Schtroumpfette. La monnaie file vite entre les mains de celui qui n’a aucune activité productive. Les services quasi publics et autres services à la personne proposés par la Schtroumpfette ne trouvent pas davantage d’équivalent monétaire. Pour satisfaire à ses besoins, le Schtroumpf Paresseux en est contraint à contracter un crédit à la consommation. Le Schtroumpf Financier invente pour l’occasion, le crédit et l’intérêt ; il introduit alors la spéculation et le germe de la cupidité ainsi que le perçoit d’ailleurs très bien l’horrible Gargamel quelques pages plus loins… Quasiment en même temps que le crédit apparaissent les sûretés. Les plus riches des Schtroumpfs découvrent auprès du Schtroumpf Financier le dépôt bancaire. Les dépôts permettant au Schtroumpf Financier de prêter à  ceux qui en ont besoin.

Alors que la répartition initiale était égalitaire, la monnaie fait apparaître  des inégalités entre les Schtroumpfs qui s’avèrent rapidement difficile à supporter. Les pratiques financières sont de plus en plus douteuses. Suit, en effet, tout une série d’innovations financières et juridiques. La concession permet de réparer le pont qui vient de céder sous le poids du Schtroumpf Paysan : le Schtroumpf Financier finance la reconstruction en échange d’un droit de passage prélevé sur les usagers (p. 30). Apparaît à cette occasion le dessous de table (p. 31) ! La cession-bail, ou lease-back conduit certains Schtroumpfs à vendre leur maison avant de la prendre en location auprès du Schtroumpf Financier. On n’est pas loin des subprimes… Les Schtroumpfs apparaissent à cette occasion propriétaires de leur maison. On ne sait pas bien s’ils avaient déjà une notion de propriété privée ou si l’apparition de la monnaie a suscité cette appropriation (une enquête complémentaire devrait être menée sur ce point). Les choses commencent à mal tourner… On se prend à penser au Schtroumpf Rousseau qui a montré l’influence de la propriété sur le développement des inégalités (Discours sur l’origine de l’inégalité). En ce sens, les schtroumpfs sont effectivement d’affreux rousseauistes, comme l’avait suggéré notre ami Henry le Barde dans un tweet inspiré. Il faut toutefois reconnaître que l’Utopie de Thomas More contient aussi une critique de la propriété privée.

Même le Grand Schtroumpf, comme la Schtroumpfette, ne parvient pas à joindre les deux bouts. Il y parvient d’autant moins qu’il ne peut se résigner à faire payer ses petits Schtroumpfs… Bon, il faut dire qu’à 542 ans, on ne se refait pas ! Il a le sens du service public. C’est là que l’on relèvera la faiblesse rationnelle du système financier Schtroumpf. En effet, à ce stade, il eut été concevable que les Schtroumpfs inventâssent l’impôt !! Mais non… la gratuité l’emporte et grippe le beau système mis en place par le Schtroumpf Financier. Au passage, on relèvera que rien n’est dit de la création monétaire au-delà de l’introduction initiale. Dans le même ordre d’idées, bien que le crédit semble s’être développé assez rapidement et que les prix aient sans doute fluctué, rien n’est dit de l’inflation.

On comprend que cette institution humaine n’ait pas pu se maintenir chez les Schtroumpfs. Face aux critiques de plus en plus nombreuses et à la tentative de sécession d’un puis de deux et enfin de tous les Schtroumpfs, le système du Schtroumpf Financier a fini par s’effondrer. Tout s’achève par une remise de dettes générale et une grande fête très schtroumpfe. S’il y a une interprétation marxiste des Schtroumpfs, il ne faut sans doute pas faire dire trop à cette expérience d’introduction de la monnaie chez les petits hommes bleus. Les sources manquent et les études sont rares. Elle apporte toutefois un éclairage original sur un aspect important de la vie économique.

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10 commentaires leave one →
  1. 18 octobre 2010 17 h 28 mi

    «Cela peut paraître un peu étonnant. En effet, comment une société où la division du travail est aussi poussée peut-elle ignorer la monnaie ?»

    Mmmh je ne suis pas tout à fait d’accord, certes ils semble tous avoir une spécialisations (un hobby, un loisir selon leur caractères? Parce que costaud, coquet, à lunette, etc… ne sont pas des métiers, le schtroupmf paresseux n’est pas le seul à rien foutre), mais généralement le gros du travail se fait collectivement (comme l’interprétation marxiste le remarque): la cueillette et ramassage de provisions avant l’hiver (dans l’album ou la réserve brule après), et il me semble que dans le cracoucasse ils construisent tous ensemble le pont. La division de travail semblerait se faire pour ce qui n’est pas indispensable à leur survie et à la vie communautaire.

    • 18 octobre 2010 23 h 24 mi

      C’est peut-être une interprétation qui expliquerait le mystère que j’avais cru voir dans la société schtroumpfe. Il reste que plusieurs fonctions sont essentielles à la vie quotidienne : le Schtroumpf Boulanger, le Schtroumpf cuisinier… En outre, les Schtroumpfs anonymes seraient des quasi prolétaires (pour lesquels l’absence de monnaie serait une bénédiction). Mais il faudrait alors inventer le droit du travail… Décidement, il faut vraiment que je demande un BQR au CS à faire valider par le CA afin que mon CR puisse émerger et en mettre plein la vue à l’AERES !

  2. 21 octobre 2010 19 h 27 mi

    Tu aurais pu schtroumpfer l’Utopie sur ce point… mais bon, il est vrai que l’éclaischtroumpf de ton article m’a pas mal schtroumpfé la vue sur l’origine de la monnaie.

    En tous cas tu m’as schtroumpfé l’envie de relire cet album génial ;)

    • 21 octobre 2010 20 h 14 mi

      J’ai parlé de l’Utopie juste avant le spoiler… j’aurai pu en parler davantage mais il aurait fallu un traité!

  3. 24 mai 2011 16 h 07 mi

    Excellent cet article, sympa, rêveur, bien écrit et pointu en même temps. Je trouve également la traduction Schtroumphesque de grande qualité.

    Je vous tire mon bonnet.

    Schtroumph Mutin

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