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La démocratie une idée neuve

2 décembre 2011

C’était le thème retenu cette année par les Semaines Sociales de France pour leur 86e session (V. chez Cathorève). Chacun aura remarqué l’absence de point d’interrogation. On aurait presque pu s’attendre à une mise en question, si ce n’est de la démocratie (évidemment) mais au moins de sa modernité et de ses formes actuelles. En réalité, si une certaine réflexion critique n’a pas été négligée (notamment la première journée), elle porte davantage sur les voies possible d’un renouvellement de la démocratie enrichie par les apports de la pensée chrétienne et, surtout, par l’action des chrétiens dans la cité démocratique. Cette session a été  l’occasion d’entendre des réflexions fortes et stimulantes même si elles ne sont pas toujours irrésistiblement convaincantes. J’ai d’autant plus été déçu par l’intervention de Paul Thibaud (philosophe et ancien directeur d’Esprit) très datée et parfois approximative et celle de Pascal Lamy (directeur de l’OMC) peinant à montrer son ancrage dans la réalité des vrais gens et maniant parfois la tautologie. Pour voir ou revoir les interventions, les Semaines Sociales ont profité du concours efficace de l’équipe du Jour du Seigneur qui accueille les vidéos ici. Ces semaines sociales étaient également live tweetées par une dream team du twitter catho, dont votre serviteur. Il serait difficile et un peu laborieux de prétendre faire un compte rendu de tout ce qui s’est dit pendant ce week-end (je ne parlerais pas par exemple de la conférence de M. Camdessus ou du débat sur la démocratie dans l’Eglise). Je vais me contenter de quelques observations générales, synthétiques mais que j’espère justes et pertinentes. Je rassemblerai ces quelques remarques autour de deux pôles : le premier aborde la dimension personnelle (voire personnaliste) de la démocratie ; le second sera plus communautaire.

La dimension personnelle

Plusieurs intervenants ont constaté que notre tradition démocratique méconnaissait les capacités des personnes et tendait souvent à les considérer comme incompétentes en matière démocratique. De fait, la démocratie n’est pas toujours exempte d’un certain mépris pour la personne et notamment pour les plus vulnérables. L’intégration des personnes démunies est une nécessité démocratique ainsi que l’a très bien illustré Véronique Davienne (ATD Quart Monde). Elle a mis en évidence la nécessité de mettre en valeur les capacités des personnes, leur capabilité, sans les enfermer dans certaines thématiques (exclusion, logement…). Son témoignage était beaucoup plus puissant sur ce plan que le discours un peu circulaire de Pascal Lamy. Les personnes démunies sont détentrices d’un savoir issu de leur expérience et qui permet d’envisager une issue à leur situation difficile. L. Blondiaux a également mis en avant la nécessité de reconnaître et renforcer la capacité d’agir des personnes en faisant référence à la notion d’Empowerment et aux pratiques de démocratie délibérative (et non participative…) .

La dérive vers un consumérisme politique où les citoyens (s’agit-il encore de citoyens d’ailleurs ?) demandent la satisfaction de leurs désirs et non plus de leurs besoins fragilise la démocratie (V. R. Rochefort notamment). P. Thibaud a également démontré les risques d’une demande politique (et juridique) de reconnaissance qui découpe l’espace public et aboutit à une forme de prise d’otage de cet espace par des revendications de plus en plus intransigeantes. De son coté, Pierre Manent a montré de manière magistrale comment la tension entre droits du citoyen et droits de l’homme (présente dès l’origine de la formulation des droits), s’est résolue au profit des droits de l’homme et au détriment des droits du citoyen. Les droits individuels sont devenus des priorités auxquelles il faut tout sacrifier. La vie démocratique n’en est sans doute pas sortie renforcée à la réflexion.

La démocratie demande une éducation du citoyen à la démocratie. Il s’agit là d’une idée très personnaliste que l’on pouvait souvent percevoir dans les interventions de la première journée notamment, bien que de manières différentes. Il ne s’agit pas, évidemment, d’une éducation bourrage de crâne (même si certains se sont déclarés favorables à une renaissance de l’instruction civique) mais d’une réelle éducation de la personne au dialogue, à la réflexion et à l’action, à l’engagement et au service, intégrant le sens du temps long (V. R. Rochefort, à propos de l’enseignement de l’histoire notamment). Ce n’est pas facile et ne doit certainement pas être réservé aux privilégiés de la culture.

La dimension communautaire

La plupart des intervenants a amèrement regretté l’individualisme contemporain et souhaité un nouveau dynamisme collectif. La réponse au consumérisme politique implique une renaissance de la dimension collective voire communautaire de la démocratie. Il ne faut pas se cacher l’ambiguïté de cette invitation. A mon avis, elle dissimule assez souvent, mais pas très bien, une forme un peu archaïque d’étatisme. Autant dire que c’est loin d’être gagné alors que les français avouent franchement leur scepticisme à l’égard du collectif dans une récente enquête.

On peut se demander parfois si l’on n’a pas perdu le sens de la démocratie. Ainsi que le relevait Pierre Manent, le sens du mot démocratie est devenu flou :

La démocratie est devenue notre religion, elle a cessé d’être notre politique.

Nous pensons que la démocratie européenne trouve sa supériorité dans la douceur de ses mœurs. Cela nous autoriserait, enfoncés dans une passivité sans précédent, à jouir de cette douceur démocratique. Et si possible sans limite. Cela conduit à des crises comme celle que nous vivons. Pierre Manent allant jusqu’à affirmer que la cause première de l’endettement sans limite qui nous menace réside dans les revendications sans limite de l’individu sans limite. Sur un registre plus philosophique Jean-Luc Marion a pointé la faiblesse d’une pensée démocratique qui assimile le citoyen à l’agent économique dont les relations ne se conçoivent guère que sur le mode de l’échange. L’avenir de la démocratie se trouverait au contraire dans le modèle du don qui constituerait la véritable alternative au capitalisme.

Perdant le sens de la démocratie, nous négligerions aussi le sens de la loi. Alors que la démocratie est largement le règne de la loi (à l’élaboration de laquelle participe la communauté des citoyens), le gouvernement moderne tend à devenir le règne de la règle, conçue comme une réponse technique à un problème. L’opposition entre gouvernement par la loi et gouvernement par la règle était au cœur du propos de Pierre Manent. Elle mérite sans doute d’être précisée et approfondie mais j’ai l’intuition qu’il y a là quelque chose d’assez juste. Pour retrouver le bénéfice d’une réelle liberté démocratique, il faudrait par conséquent redonner vigueur aux communautés. Il faudrait toutefois s’interroger sur le sens de la communauté non seulement chez Pierre Manent mais chez les intervenant de la table ronde sur les corps intermédiaires réunie autour de J.-P. Delevoye. S’il s’agit simplement de redonner un peu de liberté à des groupes dans un cadre étatiste (comme la trop fameuse société civile), il y a fort à parier que cela ne nous mènera pas loin. Parviendra-t-on à un accord sur la notion de communauté ? Il faut sans doute lire et relire F. Huguenin sur ce sujet.

Les chrétiens ont sans doute un réel rôle à jouer dans cette redécouverte du sens de l’action collective. Ils peuvent témoigner de la possibilité d’une nouvelle forme de citoyenneté. J.-L. Marion propose ainsi de découvrir le sens contemporain de l’Epitre à Diognète (Chap. 5) sur la constitution de la citoyenneté des chrétiens. Extraits :

« Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements.

…ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle.

Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère.

Ce texte (qui relève toutefois de la pure apologie) est assurément très beau. N’oublions pas, toutefois, la fin du Chapitre 5 :

Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent…

Pour terminer, je voudrais relever une position à l’égard de l’Europe devenue ambivalente. P. Thibaud a suscité une certaine émotion en regrettant l’évolution de la construction européenne, lui préférant une Europe des nations (en disant cela il a manqué de se faire huer par une bonne partie de l’assemblée…). Usant d’une terminologie moins provocatrice, Pierre Manent a également critiqué l’état actuel de la construction européenne, productrice de règles et non de lois. Même Pascal Lamy a reconnu la faiblesse du sentiment démocratique européen.

Il est étonnant de voir que le sentiment démocratique ne semble pas s’être développé en Europe alors même que les institutions sont devenues plus démocratiques. La prédominance d’une approche parfois trop technique (la fameuse technocratie) productrice de règles mais pas de lois (pour reprendre la terminologie de Pierre Manent) est sans doute pour beaucoup dans ce désamour. Il ne faut pas oublier un travers bien français : la tendance à reporter la responsabilité des malheurs de la France sur l’Europe sans s’impliquer sérieusement dans le fonctionnement des institutions autrement que sur le mode de la gesticulation spasmodique à l’approche de la cote méditerranéenne.

Intellectuellement stimulantes, moralement parfois un peu déprimantes, humainement enrichissantes (sans parler de la prière, de la bière et des Carambars), les Semaines Sociales de France sont un grand évènement qui montre bien la part que les chrétiens et notamment les catholiques peuvent prendre dans la vie sociale et politique.

A l’année prochaine…

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