Skip to content

Consommer ou être consommé, telle est la question

21 décembre 2009

En ce temps de préparation de Noël, fête de la Nativité du Christ, la course aux cadeaux est lancée. Les magasins, avec leurs plus belles décorations, sont ouverts le dimanche et plus tard le soir en semaine. Cela ne laisse que peu de temps malgré les 35 heures pour faire des listes de cadeaux, les menus et les plans de tables (en ayant une pensée émue pour toutes ces cartes que l’on tarde à faire malgré la pression des premiers voeux reçus…). Pour certains, une petite partie de ce temps libre reste consacré à l’exercice de la mauvaise conscience. Ils savent que tout cela est superficiel voire un peu pervers. La (mauvaise) conscience tente de se racheter en plaidant le plaisir d’offrir et la convivialité retrouvée. La bonne foi conduit à se dire que l’on pourrait peut-être vivre les choses autrement. Peut-être pas uniquement à Noël mais à partir de Noël. Une forme de conversion de la consommation. La lecture de Être consommé de William Cavanaugh est un excellent stimulant en vue de cette conversion.

Le livre de Cavanaugh est sous titré Une critique chrétienne du consumérisme. Il faut entendre ici consumérisme dans un sens un peu dérivé par rapport à son sens initial de mouvement de protection du consommateur. En réalité, la critique porte sur la société de consommation dont le consumérisme n’est, en définitive, qu’un correctif. Ce sous titre laisse entendre que la critique est radicale. Le point de départ de cette critique est une analyse approfondie de la liberté dans la société de consommation. La liberté négative des libéraux qui consiste à ne pas subir d’interférence venant de tiers conduit, en l’absence de toute fin transcendante, à l’affirmation d’un pur pouvoir arbitraire de la volonté et du désir. Il s’agit d’une liberté vide dans laquelle le désir se développe sans limite parce que sans but. L’analyse du marché libre de Cavanaugh prend appui de manière un peu surprenante a priori sur saint Augustin. L’économie moderne n’est pas tournée vers la satisfaction des besoins des consommateurs, contrairement à ce que l’on affirme souvent, mais vers l’organisation de leur insatisfaction. L’insatisfaction est le moteur de la consommation et de ce que l’on appelle la croissance. Il y a une crise ? Consommez ! Quoi ? Peu importe ! (En pastichant Coluche : ) On ne peut pas ! Et bien il faut vous forcer !

Dans le même ordre d’idée, Cavanaugh fait apparaitre non par tant la cupidité des consommateurs que leur détachement des choses. L’indifférence pour la production et pour le produit est effectivement à la réflexion un trait caractéristique de la société de consommation. Cette indifférence rejaillit également dans une mesure parfois dramatique sur le producteur. L’exploitation de la misère des travailleurs des pays pauvres nous indiffère, sous réserve d’un ou deux scandales par décennie et quelques achats au rayon équitable.

Pour répondre à ces questions posées par la société de consommation, Cavanaugh en appelle à l’Eucharistie. Par la communion eucharistique,

[l]’acte de consommation est ainsi retourné. Au lieu de simplement consommer le Corps du Christ, nous sommes consommés par lui.

Thibaud Collin en a fait une critique profonde et assez juste par certains aspects malgré toute la sympathie que l’on peut avoir pour l’ouvrage :

la vertu propre de la vie économique est la justice, selon ses diverses modalités (commutative, distributive et légale). Dès lors, en appeler immédiatement à l’eucharistie pour régler des questions de choix économiques, c’est court-circuiter l’ordre humain auquel renvoie en tant que telle la vie économique.

Cependant, loin d’être une critique décisive, il s’agit peut-être d’une invitation à l’approfondissement de la pensée de W. Cavanaugh. Cet approfondissement peut être mené sur les plans théologique et philosophique. Il peut aussi bénéficier d’un apport de la réflexion juridique notamment au regard de la notion de justice. Afin de ne pas négliger la consistance propre du monde réel, en sautant directement au plan surnaturel de la communion eucharistique, la réflexion de Cavanaugh a sans doute besoin de médiations concrètes. En réalité, l’auteur montre à plusieurs reprise des réalisations concrètes illustrant sa pensée et les réponses à apporter face à la société de consommation, ce que constate d’ailleurs Thibaud Collin.

Une telle recherche de médiation mériterait d’être poursuivie sur le terrain du droit. La justice particulière, dans les échanges, est en effet la fin du droit. Par conséquent, il faudrait renouveler une partie de la réflexion juridique notamment en droit des affaires afin de permettre le développement d’institutions justes exerçant dans un marché réellement libre. Les réalisations de l’économie de communion vont dans ce sens même s’il faut reconnaître que le droit ne facilite pas toujours la tâche à leur promoteur. Plusieurs réflexions stimulantes de Cavanaugh sur la publicité incitent également à envisager des limitations à son développement.

Cette invitation à la conversion de la consommation trouve un nouvel écho avec l’encyclique Caritas in Veritate. En s’adressant aux consommateurs, Benoît XVI nous rappelle que nous avons tous une part de responsabilité dans la vie économique :

Il est bon que les personnes se rendent compte qu’acheter est non seulement un acte économique mais toujours aussi un acte moral (Caritas in Veritate, n° 66).

Consommateurs, nous sommes, en quelque sorte, les employeurs indirects des travailleurs et donc bien tous responsables producteurs et consommateurs :

Le consommateur a donc une responsabilité sociale précise qui va de pair avec la responsabilité sociale de l’entreprise.

Le scepticisme nouveau des consommateurs à l’égard de la consommation et des marques ainsi que la recherche de nouveaux indicateurs du développement d’une société peuvent faire espérer que le temps est peut-être venu de revenir sur certains lieux communs peu évangéliques du libéralisme. Tout un programme pour le juriste catholique !

Publicités
4 commentaires leave one →
  1. 22 décembre 2009 0 h 50 mi

    Eh bien voilà qui m’a donné envie de lire le bouquin de Cavenaugh. Je vais le mettre sur ma liste de noel 🙂

    « Il s’agit d’une liberté vide dans laquelle le désir se développe sans limite parce que sans but ».
    > excellemment dit.

    J'aime

  2. René de Sévérac permalink
    24 décembre 2009 10 h 38 mi

    J’ai pris note de ce rappel de Benoît XVI :

    « Il est bon que les personnes se rendent compte qu’acheter est non seulement un acte économique mais toujours aussi un acte moral » (Caritas in Veritate, n° 66).

    Merci pour ce texte (trop) rare.

    J'aime

  3. 24 décembre 2009 15 h 20 mi

    Merci pour ces aimables commentaires.
    Je n’avais pas encore vu en écrivant ce billet celui du P. David Lerouge : http://davidlerouge.fr/index.php?post/2009/12/19/caddictif
    A lire…
    Joyeux Noël !

    J'aime

Trackbacks

  1. Pour un capitalisme responsable. « Blogue qui peut !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :