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Massacre des innocents

28 décembre 2009

Aujourd’hui, nous fêtons les saints Innocents, martyrs. A la charnière entre l’Ancien testament et l’Évangile, cet épisode est un grand mystère. Martyrs pauvres comme le Christ, ne possédant rien d’autres que la vie, une vie qu’ils venaient de recevoir et qui leur est volée : « tendres bourgeons arrachés avant d’être mûrs » (Edith Stein). Comment se peut-il que le massacre de ces petits soit le premier témoignage de l’Incarnation de Dieu et, en même temps, la première objection ? C’est ainsi que s’approche de ce mystère Fabrice Hadjadj dans sa pièce Massacre des Innocents. Le point de départ est ce passage de l’Évangile selon saint Mathieu :

Alors Hérode, voyant que les mages l’avaient trompé, entra dans une violente fureur. Il envoya tuer tous les enfants de moins de deux ans à Bethléem et dans toute la région, d’après la date qu’il s’était fait préciser par les mages.

L’historicité de l’évènement est discutée mais finalement peu contestée. Hérode était un grand massacreur, jusqu’au sein de sa famille. Jésus est bien né dans ce monde et à cette époque où un usurpateur non juif régnait sur les juifs en collaborant avec les romains. Hérode craignait bien la venue d’un authentique roi des juifs qui aurait mis un terme à son sanglant intérim. Il faut reconnaître qu’il serait plus simple pour tout le monde qu’un tel massacre ne se soit pas produit tant le scandale est grand. Il rejoint la question de la souffrance et du silence de Dieu.

Fabrice Hadjadj construit sa pièce en juxtaposant des saynètes dont l’ensemble ne peut être monté sur les planches (cela ferait un spectacle de cinq heures). Le texte est d’une grande richesse, souvent violent, parfois drôle, toujours émouvant. L’œuvre a un sens non seulement théologique mais aussi politique. Il n’est pas possible d’en faire le moindre résumé ou d’en donner une vague idée. Il s’agit d’un drame catholique, universel. Les victimes sont des enfants juifs massacrés par un tyran (ni juif, ni allemand, ni pape) pourtant porté au relativisme religieux (il a fait agrandir le Temple et construire une ville en l’honneur de César Auguste). Fabrice Hadjadj fournit quelques clés de lecture et des pistes de réflexion.

La souffrance inconsolable. Il est des souffrances inconsolables et notamment celle de perdre un enfant. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas possible de vivre après cela mais il n’y a pas de consolation authentique même dans la certitude de la sainteté du petit disparu. Mathieu voit d’ailleurs dans le massacre des Innocents la réalisation de la prophétie de Jérémie :

Un cri s’élève dans Rama, des pleurs et une longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus.

Bertrand Vergely a bien montré que si nous pouvions être consolé de tout, cela voudrait dire que nous pourrions nous accommoder de tout et par conséquent être indifférent à tout. C’est la porte ouverte à l’absurde et à la révolte (qu’il ne faut pas confondre avec le combat contre la souffrance).  Cela serait plus simple d’ailleurs à certains égards. Ainsi que le relève Fabrice Hadjadj, si l’on néglige l’Incarnation, le massacre ne serait que l’expression de la cruauté humaine. La Foi ouvre un abîme. Il n’y a pas de réponse définitive face à cette question. La profondeur de l’œuvre de Fabrice Hadjadj vient de son habileté à approcher du mystère en creusant, profond le plus souvent, tout autour pour nous le faire percevoir intimement sans montrer ce que le regard ne peut soutenir. Il est remarquable qu’à aucun moment n’apparaît sur scène une mère qui a perdu son enfant dans le massacre. Inmontrable, indémontrable, la souffrance inconsolable est un mystère ; non pas ce que l’on ne peut connaître mais ce que l’on ne finit pas de connaître.

Le refus de la vie. Sur un plan plus politique, le Massacre des Innocents fournit une réflexion sur le refus de la vie. Évidemment, chacun pense aux enfants tués dans le sein de leur mère où ils devraient en principe être le plus en sécurité. La fêtes des saints Innocents est une occasion de prier pour eux et pour le développement de la culture de vie à laquelle Jean-Paul II nous a tous invités. L’œuvre de Fabrice Hadjadj n’esquive pas la difficulté. Le dialogue de la mère-avorteuse et de sa fille avortée aborde  la question de manière frontale. Il fait apparaître la violence et le ressentiment qui surgit lorsque l’humanité refuse la vie.

Plus généralement, selon Fabrice Hadjadj reprenant une idée de Hannah Arendt, le refus de la naissance peut apparaître comme la formule synthétique du totalitarisme. Hérode n’est pas seulement un tyran, comme d’autres avant et après lui. Il illustre la force du système totalitaire fut-il républicain (car Hérode est républicain dans le Massacre). Hérode rejette la nouveauté de Noël :

L’enfant à naître, il veut en faire l’élément d’une planification… Il nie l’inespéré dans l’œuf. Il est l’homme du planning total et le prince d’une société que ne déchire l’attente  d’aucun inattendu (F. Hadjadj, Post scriptum au Massacre).

Cette idée est reprise, développée et intégrée au cœur d’une pensée plus large dans un essai  La profondeur des sexes. L’individualisme relativiste y apparaît comme le meilleur allié de l’idéologie au pouvoir, du totalitarisme. Plus que le militant convaincu, qui peut devenir un adversaire, l’individu indifférent sans conviction, un peu critique par mauvais esprit mais pas au point de menacer l’idéologie est le sujet idéal du règne totalitaire. De ce point de vue, le développement de la bioéthique contemporaine illustre tristement les victoires de totalitarisme travestit en libéralisme :

On voit ici que le problème n’est pas d’abord celui de l’avortement : il est celui, bien plus vaste, du monnayage de l’être humain, c’est-à-dire moins de sa destruction que de sa production comme une denrée ou un matériaux (F. Hadjadj, Post scriptum au Massacre).

Ce n’est évidemment pas un hasard si Huxley (dans Le meilleur des mondes) et Orwell (dans 1984) ont mis au centre de leurs romans d’anticipation la police des sexes et des relations entre sexes.  Les interventions sur la procréation humaine, notre rapide évolution vers l’eugénisme dit libéral, l’instauration de seuils d’humanité sont autant d’illustrations de la justesse des analyses de ces auteurs (Huxley semblait lui-même étonné de la rapidité de l’évolution). Tout cela devrait servir de mise en garde à destination de nos législateurs. L’illusion vient sans doute du fait que nous n’avons pas de tyran à la tête de notre système totalitaire (sauf pour ceux qui s’amusent à se faire peur en imaginant Sarkozy en uniforme). En réalité, toujours selon F. Hadjadj, le totalitarisme n’a pas besoin de tyran. Il est l’idéologie au pouvoir. Nous sommes tous un peu tyrans, un peu victimes, peu convaincus et tout à fait complices.

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