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Le personnalisme selon Herman Van Rompuy

31 décembre 2009

Au début du mois de décembre, le Président du Conseil européen Herman van Rompuy a fait une conférence sur le personnalisme. Il s’agit d’un courant philosophique assez difficile à définir précisément. C’est une façon de penser en donnant sa place à la personne : la première. La personne n’est pas l’individu isolé et égoïste de la pensée libérale. Elle est engagée dans la vie, transformant le passé en futur, intégrée dans des communautés. La conférence d’Herman van Rompuy apparaît ainsi non seulement comme l’expression d’une sympathie intellectuelle mais aussi comme une déclaration de philosophie politique à défaut d’être suffisamment concrète pour être un discours de politique général. Le cadre ne s’y prêtait pas de toute façon. Le personnalisme n’est pas sans défaut malgré toute la sympathie nostalgique que j’éprouve notamment pour la pensée de Mounier. Il est sans doute une pensée pour l’Europe permettant de se démarquer du libéralisme sans sombrer dans le socialisme.

La personne au cœur du personnalisme est engagée dans l’histoire et l’évènement. Elle est à l’opposé de l’individu isolé et égoïste, largement indifférent au monde qui l’entour, à moins qu’il n’y aille de son intérêt. Le personnalisme n’est pas un idéalisme. Il s’agit d’une pensée concrète présente à l’évènement :

ce sont toujours les évènements, qu’ils soient dramatiques ou autres, qui permettent aux grandes idées d’être réalisées.

Cela fait penser à la formule de Mounier qui voyait dans l’évènement un maître intérieur. D’une certaine façon, c’est une pensée non idéologique ou du moins tempérant l’idéologie par un véritable réalisme :

La politique doit demeurer l’interaction entre l’idéologie (vision) et les évènements qui rythment la vie d’un pays ou un continent.

Des telles formules sont assez rassurantes pour l’avenir de l’Europe. Le personnalisme peut être une des traductions possibles de la doctrine sociale de l’Église à laquelle Herman van Rompuy a consacré une précédente conférence.

Le personnalisme d’Herman van Rompuy n’est cependant pas sans danger. Il comprend un risque de relativisme.

Nous devons rechercher l’équilibre entre le réalisme politique et l’idéalisme éthique.

La référence à Weber renforce cette impression. Cependant, de manière un peu optimiste, il faut remarquer que l’absolu éthique (éthique de conviction) n’est pas disqualifié comme cela est souvent le cas chez nos hommes et nos femmes politiques, préférant l’éthique de responsabilité. Le personnalisme invite à s’engager fût-ce pour des causes imparfaites mais pas nécessairement à céder certains points non négociables.

Le personnalisme insiste, en outre, sur la responsabilité de la personne et sur le lien entre les droits et les devoirs. On retrouve ainsi des éléments essentiels de la doctrine sociale de l’Église.

La personne est aussi intégrée dans des communautés. De la famille à la communauté internationale, la personne est insérée dans un réseau de relations interpersonnelles qui la libèrent. Il n’y a aucun paradoxe à voir des liens libérer la personne. Pour le personnalisme et pour Herman van Rompuy

la liberté individuelle dans la sphère privée ne peut se transposer dans le domaine public sans le sens communautaire… La relation entre la liberté individuelle et les liens solidaires élève l’individu au rang de personne.

L’intégration dans des communautés donne un sens à la liberté qui n’est pas simple autonomie. Cela se rapproche de certaines idées avancées par Cavanaugh poursuivant la pensée de saint Augustin. Le personnaliste est un de ces penseurs de la communauté que François Huguenin vient d’étudier dans son livre Résister au libéralisme.

La vie communautaire, complément nécessaire de la vie personnelle, implique la poursuite du bien commun (et non de l’intérêt général), le bonum commune cher à Maritain, cité à plusieurs reprises dans la conférence :

le régime étatique politique moderne doit réaliser le ‘bonum commune’ avec la coopération de tous les citoyens, tout en respectant la liberté de la personne dans le cadre de ce bien-être général

Chacun est responsable du bien commun et coopère à sa réalisation. Ce bien commun est toujours au service de la personne. Selon Herman van Rompuy,  la principale arrogance politique consiste à croire que l’on peut créer, par le biais de la législation et de la règlementation, une nouvelle société. Au contraire,

la politique doit rester au service de la civilisation, de l’homme et de la société, c’est-à-dire de l’ensemble des êtres humains en tant qu’individus et personnes interconnectés par les nombreux liens solidaires, les intérêts mutuels et les organisations de la société civile – cet ensemble qu’est la triade composée du marché, de l’Etat et de la société civile.

On pourra être réservé sur la référence au marché au sein de cette triade mais l’essentiel est qu’un politique personnaliste part toujours de la personne et des relations les plus personnelles (notamment la famille). On trouve là le fondement du principe de subsidiarité défendu avec justesse par Herman van Rompuy (ce qui n’est pas toujours le cas au sein des institutions européennes).

A nouveau, l’aspect communautaire du personnalisme n’est pas sans ambiguïté. On pourrait craindre une dérive communautariste si l’on admettait que chacun constitue sa propre communauté selon une logique de reconnaissance et de sentiment d’identité. Ce danger sera écarté en revanche si l’on admet simplement l’existence de communauté naturelle.

Le personnalisme affirme, enfin, la dimension spirituelle de la personne. Elle implique une remise en cause de la recherche de la prospérité pour elle même :

La prospérité ne peut jamais être un objectif en soi. La prospérité est la condition de base pour une vie qui dépasse les concepts de fortune et de possession pour se transformer en vie riche en bien-être et bonheur.

Cette affirmation contient en germe une critique du libéralisme économique qui sera peut-être difficile à soutenir au sein des institutions européennes.  La pensée d’Herman van Rompuy est assez prometteuse et demande à être traduite en actes car le personnalisme ne peut rester théorique.  Cela ne va pas sans erreur, ainsi que les choix de Mounier le démontrent tristement. La première occasion de montrer ce que ce personnalisme a dans le ventre ne devrait pas trop tarder car le Président du Conseil européen a convoqué un premier sommet européen pour aborder la question du modèle social européen.

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6 commentaires leave one →
  1. 1 janvier 2010 0 h 08 mi

    Vous avez bien illustré et articulé le personnalisme avec le principe subsidiaire à travers Herman Van Rompuyd. On m’aimait dit de lui du bien récemment. En l’écoutant renait en moi qu’il existe des hommes politiques pas nécessairement stupide (comme l’est sur bien des points les nôtres) et qu’il serait peut-être possible de retrouver le chemin qui nous mènent dans le droit chemin…

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  2. 2 janvier 2010 23 h 33 mi

    Bonsoir NM, merci pour ce billet. Je réagis à différents morceaux, sans forcément qu’il n’y ait un lien entre mes différentes réactions.

    « Le personnalisme d’Herman van Rompuy n’est cependant pas sans danger. Il comprend un risque de relativisme. »

    C.S. Lewis, dans son livre « Mere Christinianity », dit que, selon lui, l’Eglise (anglicane) doit, pour promouvoir le mariage chrétien, accepter ouvertement que l’état britannique n’impose pas à tous l’indissolubilité du mariage. On pourrait crier au relativisme, mais je crois qu’il a raison (du moins dans un contexte anglosaxon libéral où l’état qui ferait ça ne ferait pas l’apologie d’un mode de vie): le choix du mariage chrétien devient ainsi un choix positif et non une contrainte. Ni C.S.L ni moi-même ne sommes des adversaires de l’indissolubilité, loin s’en faut !

    « On pourra être réservé sur la référence au marché au sein de cette triade »

    Sortez du préjugé socialo-français, de grâce.. Le marché est un mode d’affectation des ressources des plus efficaces. Le marché parfait est certes un mythe, et il faut en corriger les imperfections, mais l’obstination de nos politiques à ne pas prendre en compte le fonctionnement des marchés -et l’économie, de manière générale- est la cause de nos maux les plus grands.

    « Cela ne va pas sans erreur, ainsi que les choix de Mounier le démontrent tristement.  »
    Pourriez-vous expliciter ? (de manière générale, vous adressez-vous à un public généraliste ou de philosophes ? dans le premier cas, serait-il possible de faire usage de notes de bas de pages lorsque vous mentionnez un courant d’idée sans détailler ses idées et comment elles se rapportent à votre propos ? Merci!)

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    • 3 janvier 2010 0 h 51 mi

      Sur le relativisme, il s’agit d’un risque… ce qui m’inquiétait c’était la référence à Weber car cela conduit à mettre parfois ses convictions de coté sur des sujets non négociables (je pense à certains hommes politiques sur l’avortement ou la recherche sur l’embryon).

      Sur les choix politiques de Mounier : à part sa dénonciation de Munich (qui n’est pas sans ambiguïté non plus me semble-t-il) il s’est le plus souvent trompé dans ses choix stratégiques ou simplement d’affinités ou de dialogues. Dialogue avec les fascistes italiens dans les années 20 ; tentatives de survivre subtilement sous Vichy ; amorce du progressisme dans les années d’après guerre… J’aime beaucoup Mounier par ailleurs et le personnalisme est sans doute le courant de pensée dont je me sens le plus proche (en attendant de creuser un peu les idées de Cavanaugh et de la nouvelle théologie politique que j’espère pouvoir concilier…) mais son sens politique me semble assez mauvais.
      On peut se rassurer en disant qu’aucune de ses erreurs n’est aussi grave qu’on le pense parfois. Elles ont souvent été exploitées par les ennemis de Mounier pour le dénigrer. Mais la tendance est tout de même là.

      Quant au marché : je ne suis pas contre le marché même si fondamentalement je ne suis pas très libéral. Ma réserve tient à la proximité des termes : je ne pense pas que le marché mérite une telle place à coté de l’Etat et de la société civile. Il ne peut être une communauté (l’Etat pourrait l’être, la société civile aussi car ce sont des ensembles de personnes, pas le marché). Ce n’est pas me semble-t-il un complexe socialo-français.

      Merci enfin pour la suggestion finale. Je ne sais pas exactement encore à qui je m’adresse pour être honnête… je ne suis pas philosophe personnellement. Je cherche encore la fonction note de bas de page… (je ne suis pas informaticien non plus…). Je compte sur les commentaires pour préciser les différents points qui le méritent. Ce que vous venez de faire très aimablement. Je tente aussi tout simplement de ne pas faire trop long (et de ne pas faire un texte qui apparaît comme une longue suite de liens, ce qui est parfois une tentation).

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      • 3 janvier 2010 1 h 12 mi

        Ayant lu l' »Affrontement chrétien » dernièrement, je crois que ses tentatives de dialogue ont peut-être comme fondement son rejet du catholicisme petit-bourgeois / sociologique, qui selon lui (et je serais d’accord avec lui là dessus) affadit le christianisme. Il faut encore que je lise « Le Personnalisme » pour comprendre toutes vos réflexions.

        Je ne comprends toujours pas la référence à Weber 🙂

        Les marchés ont pour moi toute leur place dans cette trinité, car ils sont l’expression communes la plus fiable des comportements individuels.
        Les étudier nous empêche de s’aveugler et de penser que nos comportements individuels sont neutres moralement, notamment à l’échelle politique. Les « familles » sont la cellule essentielle, mais le problème est que tout le monde peut prétendre parler en leur nom.
        La présence des marchés force aussi les états au réalisme.

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  3. 3 janvier 2010 10 h 55 mi

    Pour ce qui est de la référence à Weber : il distingue éthique de conviction et éthique de responsabilité. La première est fondée sur les principes de l’action et la seconde sur les conséquences de l’action. Il semble que pour Weber, bien que les deux approches soient radicalement différentes, elles puissent en partie se combiner. La compréhension que nos politiques ont souvent de cette distinction (il faut reconnaître alors que ce n’est plus vraiment ‘du Weber’), les conduit à dire : i) j’ai des convictions mais ii) étant en responsabilité, je peux m’assoir dessus ! Je suis catholique mais je ne peux pas me prononcer en tenant compte de mes convictions religieuses dans le domaine politique. Remarquez qu’il ne s’agit même pas d’imposer ses convictions… mais uniquement de se prononcer en fonction de celle-ci. Si j’ai l’occasion de voter un jour sur la recherche sur l’embryon, sur le PACS ou sur la liberté de l’enseignement par exemple, je voterai en fonction de mes convictions (y compris religieuses) fondées sur le bien commun.
    Sur l’affrontement Chrétien, j’avoue l’avoir uniquement parcouru. En réalité, il s’agit d’une ‘compil’ de textes (d’époques différentes) de Mounier sur le christianisme. J’avais lu et apprécié dans l’ensemble feu la chrétienté mais il faudrait le relire. Les deux volumes parus au Seuil coll. Point sont parfaits pour se faire une bonne idée du personnalisme de Mounier (ce n’est pas le seul personnalisme d’ailleurs).
    Sur le marché : ce n’est pas si réaliste que cela. Le Marché est une construction intellectuelle ; les marchés ont plus de substance (au pluriel). Cela suppose que les échanges soient vraiment libres, ce qu’a très bien analysé Cavanaugh dans Être consommé. Le marché oui mais l’idéologie du marché non (mais je concède que l’on pourrait dire la même chose de l’État ou de la société civile… et en cela vous avez raison de ne pas voir en quoi le marché devrait être exclu de la triade citée dans le texte de van Rompuy).
    Merci encore pour vos observations qui me font également avancer.

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  4. Jacques permalink
    28 janvier 2010 10 h 48 mi

    Un peu moins sérieux que les propos précédents, mais ça ne manque pas de pertinence :
    http://simplicite-volontaire.wifeo.com/herman-van-rompuy-qui-etes-vous-.php
    Jacques

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