Skip to content

Shoah et littérature (1)

24 mars 2010

Peut-on faire de la littérature à partir de la Shoah ? Quelles sont les frontières du roman et des autres genres ? Quelle est la liberté de l’écrivain notamment lorsqu’il prend pour héros une personne réelle, pour point de départ un fait historique ? Cela reste un ressort classique de la fiction (Philarête). Lorsque l’œuvre trait de la Shoah, la question dépasse nécessairement le cadre des experts de la littérature (un pearltree ici). Le vicaire de Hochhuth a suscité, en son temps, de très vives réactions lors de sa création et son adaptation au cinéma par Costa-Gavras ne laisse pas d’entretenir la malaise. A Paris, la pièce a été interrompue plusieurs fois par des manifestations d’hostilité de groupes d’extrême droite (pour simplifier). La publication de Jan Karski par Yannick Haenel suscite actuellement une polémique. Sa comparaison avec HHhH de Laurent Binet invite à la réflexion.

Sur le roman lui-même, il y aurait évidemment déjà beaucoup à dire. La structure même de l’œuvre, présentée comme un roman, est a priori étonnante. La première partie est une paraphrase de l’entretien de Jan Karski avec Claude Lanzmann tel qu’il apparait dans Shoah. Jan Karski décrit la visite guidée du ghetto de Varsovie qui a été organisée par des responsables de la communauté juive afin qu’il témoigne auprès des alliés du sort des Juifs de Pologne et d’Europe. Ces quelques minutes sont prises parmi près de huit heures d’entretien. Il est logique que Lanzmann ait choisi dans ses matériaux ce qui correspondait à son projet. Des raisons esthétiques et d’ambiance s’ajoutent à cette première considération, ainsi que le réalisateur l’explique en prologue de son dernier film intitulé Le rapport Karski, inspiré par le roman de Yannick Haenel. La deuxième partie est un résumé du livre que Jan Karski a publié en 1944, Story of a secret state, réédité en français tout récemment sous le titre Mon témoignage devant le monde. Ce chapitre est un véritable récit d’aventure mâtiné de tragédie grecque. Jan Karski tente d’assurer la survie de l’État polonais clandestin en accomplissant sa mission de courrier. Car Jan Karski est un messager et un témoin. A sa mission pour l’État clandestin, la Pologne n’a pas connu de gouvernement de collaboration, s’ajoute celle pour les Juifs polonais et finalement pour l’humanité. Le récit conjoint de cette double mission fait apparaître la tragique singularité de l’extermination des Juifs. Pour la Pologne, la guerre est une guerre d’occupation ; pour les Juifs, c’est la fin du monde. Cette deuxième partie s’achève sur l’entretien que Jan Karski a eu avec Roosevelt auprès duquel il a déposé son témoignage sur l’extermination des Juifs.

A la sortie de cet entretien commence la troisième partie, celle qui provoque la controverse. Sans doute faut-il rappeler qu’il s’agit d’une fiction et que Haenel ne laisse aucun doute sur le caractère imaginaire de la troisième partie. Yannick Haenel y décrit un Roosevelt finissant son dîner et entamant sa digestion tout en jetant un regard libidineux sur une assistante. Outre une série d’imprécisions, le traitement général de la scène est au cœur d’un débat sur la responsabilité voire la culpabilité des alliés dans la Shoah. Il est vrai que l’on ne peut pas dire que Roosevelt ait manifesté une véritable volonté de sauver les Juifs de Pologne et d’Europe. Jan Karski lui-même ne fait pas de mystère sur ce point. Le dernier film de Claude Lanzmann ne contredit pas réellement cette analyse.

Sans doute, le Président des États-Unis organisa-t-il les contacts entre le témoin de l’indicible et les personnes qui avaient intérêt à savoir ce qui se passait dans les camps. Mais le Président lui-même, l’homme le plus important du monde à ce moment-là, lui, n’a rien fait. Pourquoi ? Peut-être ne pouvait-il croire ce qu’il entendait ? Comme Justice Franfurter. Comme Raymond Aron qui avouait « les chambres à gaz, l’assassinat industriel d’êtres humains, non, je l’avoue, je ne les ai pas imaginés et, parce que je ne pouvais pas les imaginer, je ne les ai pas sus ».

Le drame de la vie de Jan Karski est de n’avoir jamais pu délivrer totalement son message. Il n’a pas réellement pu s’en vider. Et Shoah ne lui pas permis de s’en libérer totalement. Il regrettait d’ailleurs la façon dont Claude Lanzmann avait utilisé leur entretien dans un article publié en français dans la revue Esprit.

Le Jan Karski de Yannick Haenel accuse les alliés d’être coupables de l’extermination des Juifs, après les nazis évidemment mais coupables : « la culpabilité des nazis n’innocente pas l’Europe, elle n’innocente pas l’Amérique » (p. 167). Le procès de Nuremberg est présenté comme une entreprise destiné à innocenter les alliés. Autrement dit

l’extermination des Juifs d’Europe n’est pas un crime contre l’humanité mais un crime par l’humanité – par ce qui, dès lors, ne peut plus s’appeler l’humanité. Prétendre que l’extermination des Juifs est un crime contre l’humanité, c’est épargner une partie de l’humanité, c’est la laisser naïvement en dehors de ce crime. Or l’humanité tout entière est en cause dans l’extermination des Juifs d’Europe (p. 167).

En réalité, il faut résister à cette tentation de la culpabilité collective. Karl Jaspers considérait, dans La culpabilité allemande, que cette culpabilité de tous n’était qu’une dérobade atténuant les véritables culpabilités juridique, politique, morale et métaphysique. Peut-être, sans doute même, les alliés n’ont pas pu concevoir ce que Jan Karski venait leur révéler par son témoignage. Les historiens ne disent pas nécessairement le contraire. Ils le font dans un langage plus mesuré que celui de Yannick Haenel et avec un infini respect pour la réalité des faits. Le romancier peut-il s’éloigner des faits pour exprimer ce qu’il estime devoir révéler de la vérité au-delà des faits ? Il ne s’agit pas d’une interprétation des faits mais, parfois tout au moins,  de la vie et  du sens de la vie. La réflexion de Jan Karski/Yannick Haenel sur l’infamie comme distance qui nous sépare de celui qui meurt et sur notre place par rapport au bourreau mérite certainement d’être méditée (p. 185). La liberté prise avec la réalité historique est manifestement excessive en ce qui concerne l’entretien avec Roosevelt. De même, la réaction de Claude Lanzmann manque de mesure même si on peut la comprendre. La réaction d’Annette Wievorka (L’Histoire, janv. 2010) n’est pas moins critique.

La logique de l’écrivain peut-elle être totalement détachée de la réalité historique ? Sans doute, dit-on, la fiction n’affaiblit pas l’histoire. Est-ce si sûr lorsque l’on sait les ravages qu’ont fait une pièce de théâtre comme Le vicaire ? Les Juifs auraient-ils pu être sauvé ? Que peut-on dire plus de soixante ans après alors que nous n’avons pas vécu, pour la plupart, cette période ? Il semble que le romancier puisse se voire reconnaître une certaine liberté mais ne peut tordre les faits au-delà d’une certaine limite. Le choix de l’entretien avec Roosevelt comme nœud dramatique est sans doute une maladresse. Je ne suis pas romancier, ni critique, mais il me semble que la crédibilité du propos aurait gagné à prendre un parti plus respectueux des faits. L’effet aurait été moins saisissant et aurait exigé de montrer Jan Karski tentant de faire passer le message des Juifs du ghetto sans y parvenir à travers des conférences qui ont fini par lasser le public américain devenu soupçonneux.

Que peut faire alors le romancier ? C’est ici que la lecture de HHhH de Laurent Binet est très instructive (à suivre…)

Advertisements
2 commentaires leave one →
  1. Max permalink
    30 avril 2010 0 h 21 mi

    N’y avait-il vraiment que des juifs dans les camps de concentration ?

    J'aime

    • 30 avril 2010 8 h 46 mi

      Vous connaissez la réponse…
      Comme le dit Karski, pour les polonais (et les autres) c’était la guerre, l’occupation de leur pays, la défaite ; pour les juifs, c’était la fin du monde. La Shoah est tout à fait singulière dans l’histoire de l’humanité. La question est alors de savoir si elle peut être traitée comme un sujet littéraire, comme tout autre sujet littéraire, et si la littérature nous permet de mieux comprendre ce qui s’est pas passé.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :