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Le feuilleton bioéthique (S3ep2)

11 février 2011

Dans le cadre de ce deuxième épisode, je voudrais juste m’arrêter sur un personnage dont le discours est très révélateur des tensions qui ont caractérisé les débats sur le projet de loi de bioéthique. S’il est vrai que plusieurs parlementaires ont fait état de leurs convictions personnelles et en particulier de leurs convictions religieuses, la réaction provoquée par toute tentative de sortir du discours entendu sur la liberté des individus et sur le progrès n’est pas moins remarquable. Le discours du député Blisko est un des plus révélateurs. Ne croyez pas qu’il soit le seul. Le interventions des députés socialistes et verts mais aussi parfois de issus de la majorité relèvent du même registre. On y retrouve les mêmes éléments de langage, comme on dit, symptomatiques d’une idéologie largement partagée.

Tout d’abord, le doute…

M. Serge Blisko. Chers collègues, permettez-moi de vous le demander : n’y a-t-il jamais de place chez vous pour le doute ?

Ensuite, l’insensibilité inhumaine des défenseurs de la dignité s’opposant à la légitimation de certaines techniques médicales…

Je vous trouve, de plus, très insensibles à la souffrance de femmes, de couples, d’hommes, qui, aujourd’hui, n’ont pas accès, pour diverses raisons, aux techniques médicales de pointe qui existent dans notre pays et qui créent, monsieur Vanneste, du fait du remboursement par la sécurité sociale, un droit à l’enfant, qu’on le veuille ou non. Ces techniques existent dans notre pays ou dans des pays voisins, dans des conditions tout à fait convenables et régulées. De quel droit, dans cette assemblée – certains ont d’ailleurs dit le droit dont ils s’inspirent –, des hommes peuvent-ils imposer leur loi à des femmes en souffrance d’enfants qui demandent une AMP ?

On relèvera également au passage la formulation étonnante mais parfaitement assumée d’un droit à l’enfant.

Enfin, l’arme fatale : la laïcité…

Pourquoi voulez-vous imposer votre idéologie, dans un pays laïc, à une population qui majoritairement ne partage pas ou plus cette idéologie ?

Les convictions religieuses sont ainsi disqualifiées dans le débat public. Elles marqueraient la recherche du sceau de la défiance en l’enserrant dans un carcan idéologique auquel la société ne donne plus son adhésion. A plusieurs reprises, des députés ont regretté expressément que les convictions religieuses, réelles ou supposées d’ailleurs pour certains (c’est presque devenue une insulte). Et puisque chrétiens, voire catholiques, ne suffit pas, il faut mettre le coup de grâce (si j’ose dire) : catholiques proches de milieux intégristes… voilà ! tout est dit ! En bref, ceux qui ne pensent pas comme la majorité (au sens large comprenant la gauche et une large part de la majorité parlementaire) sont des obscurantistes ultra conservateurs proches des milieux catholiques intégristes (la formule se trouve presque littéralement dans une intervention au cours de la discussion générale).

Le tout est emballé dans la plus grande confusion. Le même député peut, sans se rendre compte de l’énormité de la contradiction, après avoir accusé les opposants à la recherche sur l’embryon et sur les cellules souches embryonnaires d’être cruels et menteurs et avoir assuré la promotion des cellules souches embryonnaires, poursuivre :

Le 26 janvier dernier, l’Académie nationale de médecine a adopté un rapport qui souligne le potentiel des cellules souches du cordon et du placenta en médecine régénérative. Il est donc indispensable, comme le réclame l’Académie, d’autoriser sans restriction la recherche sur les cellules souches embryonnaires pour comprendre et analyser les extraordinaires perspectives de réparation cellulaire.

Bref, les cellules souches du sang de cordon sont tellement prometteuses qu’il faut légaliser la recherche sur l’embryon et sur les cellules souches embryonnaires.

Derrière ce discours, apparaissent enfin deux revendications plus générales et une certaine conception du droit. La première revendication tend à faire reconnaître toutes les formes de vie à deux ou plus, avec ou sans sexe (mais plutôt avec) : c’est ce qu’ils appellent la pluralité des formes de vie familiale et de parentalité. Dans ce cadre, si vous ne pouvez pas avoir d’enfant car la nature est ainsi faite, vous pouvez demander à l’Etat qu’il mette en place les moyens pour vous permettre d’accéder à la parentalité. C’est ce qu’ils appellent l’infertilité sociale, distinguée de l’infertilité médicale. Cette terminologie est vicieuse dans la mesure où ce n’est pas la société qui est cause de l’infertilité de certains couples ; c’est la nature. Ce n’est pas une pathologie mais dans l’ordre des choses que deux femmes ou deux hommes ne puissent pas procréer. La seconde revendication, qui recouvre largement la première tend à faire reconnaitre la liberté comme une aptitude indéterminée à faire ce que l’on désire et si les faits se rebellent contre notre volonté l’Etat doit nous permettre d’être libre en réalisant nos désirs. On comprend le rapprochement, a priori étonnant, entre les intérêts financiers et les courants libertaires.

Enfin, ce discours (au sens large, au-delà des propos du député Blisko) illustre une conception pour le moins originale du droit. Combien de fois a-t-on entendu des formules du genre : « qui sommes nous pour interdire… », « de quel droit pouvons nous décider que… » ? Je n’ai pas compté. J’ai simplement envie de dire à nos représentants : eh, les gars… (vous permettez que je vous appelle les gars ?) et les filles (pour faire bonne mesure) et les autres (sinon je risque d’avoir des problèmes) : vous êtes le législateur ! C’est pour ça que vous avez été élus !! Dans toute la mesure où votre conscience vous le permet, vous devez rechercher la justice et le bien commun et, au besoin, les traduire en règles qui peuvent autoriser, imposer ou interdire. Évidemment, si la loi n’a pour but que de légitimer tous les comportements sans égard pour la justice et le bien commun, s’il s’agit de laisser l’individu autonome dans la société relativiste… il n’y a pas grand chose à faire et finalement vous ne servez à rien… Si le faible, le pauvre ne peut pas compter sur votre attention parce que, après tout, il faut laisser faire, vous ne servez à rien… Pourquoi libéraliser la bioéthique (pour la faire courte) et non l’économie, la finance ? Dès lors que la liberté est déconnectée de la notion de bien, elle ne peut avoir de limite et elle nuira toujours au faible. La division sur la pratique des mères porteuses au sein même de la gauche fournit une illustration de ce paradoxe. Le droit a précisément pour fonction d’assurer la justice dans les relations humaines et non de satisfaire les désirs des individus.

Dans le prochain épisode, j’aborderai certaines dispositions du texte issu des débats en séance publique (disponible ici)

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3 commentaires leave one →
  1. arnaultre permalink
    13 février 2011 9 h 52 mi

    Merci pour cet exposé fort instructif et dont le sujet n’intéresse malheureusement pas grand monde. Quand il n’y plus de référence, la confusion menace, laisse place à l’émotion, Babel quoi.

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  2. 13 février 2011 17 h 13 mi

    « Bref, les cellules souches du sang de cordon sont tellement prometteuses qu’il faut légaliser la recherche sur l’embryon et sur les cellules souches embryonnaires. »

    Ce genre de propos me fait penser aux débats sur l’informatique lors de la discussion des lois « sur le piratage »… A l’époque on avait entendu une ministre citer un logiciel bureautique (Office pour ne pas le citer) comme… un antivirus !

    Idem pour la demande de ce député d’autoriser l’AMP à toute femme, seule, en couple hétéro ou homo… Et si un homme veut un bébé, on lui greffe un utérus, et ensuite on lui donne l’AMP ?

    Et bientôt, chers amis, le « marché du bébé », avec ses petites fioles prêtes à être injectées dans des mères payées pour ça !! « Bébé, pas cher, blond aux yeux bleus, qui n’en veut ? Et je fais moitié prix si vous ne prenez pas le DPI… »

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  3. 16 février 2011 17 h 52 mi

    Bon exemple que cette intervention de Serge Blisko. Elle est symptomatique d’un manque de préparation des dossiers par certains députés couplé d’un aveuglement sur les réalités sociales (comment notamment réclamer un débat bioéthique complètement laïcisé dans un pays comme la France ?).

    Merci encore pour cette veille ainsi que celle effectuée sur le débat relatif à l’euthanasie.

    Bonne continuation,

    VK

    J'aime

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