Skip to content

Le droit à

23 mars 2011

Droit à l’enfant (si possible parfait), droit à la mort, droit à la vie sexuelle… les droits à semblent se multiplier depuis quelques années. Sans doute faut-il prendre ce phénomène au sérieux comme nous y invite d’ailleurs Marc Pichard dans sa thèse. Un grand juriste de la seconde moitié du XXe siècle parlait à ce propos d’une pulvérisation du droit en droits subjectifs. L’individu exige non seulement le respect de ses droits mais aussi la satisfaction de toutes ses volontés même les plus contradictoires. Il faut reconnaitre que dans certains cas, la formulation d’une demande de droit est l’expression d’une authentique souffrance humaine. Le droit est convoqué pour satisfaire les désirs des individus. C’est ce que constate Fabrice Hadjadj :

On devrait dire : « J’ai très envie… », « Je suis dévoré par le désir… » Mais on a peur d’avouer un faible. On craint de perdre la face en reconnaissant qu’il y a cette passion qui nous submerge. Alors on dit : « J’ai le droit. » C’est-à-dire qu’on passe de l’envie subjective à l’exigence objective, et plus encore, on passe de la relation de personne à personne à un cadre abstrait et normatif. C’est pourquoi cette tournure est le plus souvent déloyale. Elle masque un désir, voire un caprice. Et elle cherche à forcer la main : « J’en appelle à une norme juridique générale qui stipule que tout enfant est en droit d’obtenir son dessin animé en rentrant de l’école » (Ombres et lumières, n° 180)

Si les questions sont souvent pertinentes, les réponses que l’on prétend imposer en droit le sont beaucoup plus rarement. S’il est nécessaire de s’interroger sur la fin de vie ou de regarder en face le handicap et la personne qui le porte, il est douteux que la meilleure solution soit la suppression de la personne souffrante.

De plus en plus souvent, les réponses proposées illustrent une conception contestable de la dignité de la personne. Cette notion, autant juridique que philosophique, est rendue plus ambigüe depuis quelques temps dans la mesure où certains tentent d’en faire un synonyme d’autonomie voire de fierté. Autrement dit, je peux définir moi-même ce qui constitue ma dignité. Je peux demander que l’on respecte ce que je considère comme ma dignité et surtout si je pense la perdre, je peux demander à en finir grâce aux différentes formes d’euthanasie.

La dignité de la personne humaine est tout autre chose. Elle est le premier des principes, celui qui se trouve à l’origine de tout le droit et devrait être au fondement de tous les droits. Affirmer la dignité de la personne humaine, c’est protéger l’humanité qui est en elle et l’humanité tout entière. Si le droit veut encore protéger la dignité de la personne, il doit refuser de céder à des demandes qui la contredisent frontalement. L’instrumentalisation de la personne au profit d’une autre doit être refusée avec vigueur.

Ces débats font renaître une opposition traditionnelle en droit mais qui connait quelques éclipses : celle du droit naturel et du positivisme. Les règles posées par la volonté de l’homme, par l’intermédiaire d’un législateur, sont évidemment importantes pour la vie en société. Cependant, la loi est-elle un simple acte de volonté ? Est-elle détachée de toute idée de la nature et notamment de la nature humaine ? N’a-t-elle rien à voir avec la vérité ? Parce que certains pensent qu’il existe une loi naturelle, inscrite dans la conscience de chaque personne, et un droit naturel, juste rapport découlant de la nature des choses, ils excluent toute idée d’une souveraineté absolue du législateur.

Par conséquent, le droit ne peut se transformer en outil de satisfaction des désirs individuels. D’une part, cela reste de toute façon en dehors de son pouvoir dans bien des cas. Un écrivain du début du XXe siècle avait suggéré d’introduire l’amour parmi les devoirs conjugaux mentionnés dans le Code civil. On eut suffisamment de bon sens à l’époque pour écarter une telle proposition. Aujourd’hui, il convient sans doute de rappeler que le droit ne peut assurer le bonheur des individus et qu’il est rarement opportun de légiférer dans ce domaine. D’autre part, beaucoup de prétentions récentes constituent des atteintes à la dignité de la personne. La revendication de la pratique des mères porteuses instrumentalise le corps de la femme et l’enfant à naître. La demande de services sexuels au profit de certaines personnes handicapées instrumentalise la personne chargée de satisfaire le désir, légitime par ailleurs, d’une vie affective par des moyens inadéquats. La libéralisation des techniques d’assistance médicale à la procréation et de diagnostic prénatal ou préimplantatoire conduit à une forme discrète mais puissante d’eugénisme. La recherche d’une légitimité juridique par la reconnaissance de droits à toujours plus nombreux est un fait marquant de l’évolution récente que Jean-Paul II avait très bien perçue :

L’un des aspects caractéristiques des attentats actuels contre la vie humaine — ainsi qu’on l’a déjà dit à plusieurs reprises — est la tendance à exiger leur légitimation juridique, comme si c’étaient des droits que l’Etat, au moins à certaines conditions, devait reconnaître aux citoyens; et, par conséquent, c’est aussi la tendance à prétendre user de ces droits avec l’assistance sûre et gratuite des médecins et du personnel de santé (Evangelium vitae, n° 68).

Les exemples pourraient être multipliés d’utilisations du droit aux fins de légitimation de transgressions contre lesquelles il devrait en principe protéger.

Ce billet reprend un petit texte paru dans Ombres et lumières et légèrement modifié.

Publicités
5 commentaires leave one →
  1. 23 mars 2011 16 h 52 mi

    en fait, plus la vie avance, plus j’en arrive à me dire que la simple question des « droits » de l’homme est elle même très fragile: qui peut prétendre au « droit » même à la vie?! d’où lui viendrait ce droit? des tas de gens meurent, sont torturés, demander de la nourriture pour vivre décemment n’est-il pas un caprice? devant qui peut-on poser une telle exigence? qui s’en soucie?!?

    pour moi, soit il y a un Dieu qui est bon et qui nous aime, et on peut lui demander, à lui, humblement, en suppliant, qu’il nous aide, soit on est lancés dans un monde où personne n’a de droit, mais où chacun lutte pour sa survie et celle des siens, et, s’il a un peu de marge, celle de quelques autres.

    On constate une certaine générosité chez chaque être humains, ou la plupart du moins, mais pour autant, est-ce un droit que d’en user? à mon avis, c’est un choix, de notre part, d’user de notre générosité envers les autres, c’est une question de justice, mais au sens de « justesse », au sens où on peut trouver que c’est plus « juste » que chacun se partage les ressources, la joie, l’accès au bonheur. Pas dans le sens où ce serait un absolu et que la justice devrait y veiller. C’est bien de faire des institutions pour donner corps à ce sentiment de justice qui est en nous, mais en veillant toujours à la légitimité de ces « droits »: et c’est cette légitimité même qui pose question: de quelle *loi* est issue la *légitimité* morale que l’on ressent tous plus ou moins?
    pour moi, soit cette légitimité vient de Dieu, qui est une personne, soit il vient de chacun de nous, mais ce n’est à mon avis pas une « loi » extérieure ou « naturelle » à laquelle on pourra facilement se référer. ça restera toujours subjectif et à affiner.

    d’où non pas un abandon de la recherche de plus de justice, de plus de droit, mais une prise de conscience essentielle que la justice doit être accueillie avec la plus grande humilité, car elle nous vient de l’amour des autres pour nous, alors même qu’ils ne nous connaissent pas, et qu’elle doit être accueillie avec toute la modération qui sied. la justice, c’est un don de ceux qui ont plus vers ceux qui ont moins, et ça doit le rester.
    quand ça devient quelque chose qu’on prend par une sorte de violence, sans être très attentif à la légitimité (et je suis pour la violence en Libye contre le dictateur) ça devient vite une autre injustice.

    pour moi, c’est typiquement le cas dans le « droit à » l’enfant à naître; mais je découvre que ce n’est pas très différent dans le droit d’une personne âgée à vivre dans un certain confort, qui par exemple doit éviter la solitude, parce que ça met en jeu la solidarité des générations plus jeunes, et que non, ça ne peut pas être pour eux une obligation….

    On reste des mendiants les uns des autres, et il est vital de ne pas l’oublier.

    J'aime

  2. Francois ProvenchereP permalink
    25 mars 2011 22 h 10 mi

    Historiquement les droits de l’homme ,a mon avis , ne sont que la traduction laique de l’eminence de la personne de chacun d’entre nous dans notre religion judeo et surtout chretienne (lA brebis perdue plus impotante que les 99 autres )
    L’Eglise est re-venue tardivement a cette notion face au collectivisme marxiste (la dictature du peuple commandait tout pour 2 millards de Chinois et de Sovietiques. ;j’ai discute de cela cent fois avec mon frere ou mes camarades etudiants dans les années 60 )
    Cette traduction laique est tres sensible chez JJ Rousseau car la charite envers le plus faible passe par la reconnaissance de ses Droits (1789 ) voir aussi Proudhon ,les communards etc
    Francois Provenchere

    J'aime

Trackbacks

  1. Pourquoi je suis contre le mariage homosexuel « Des hauts et débats
  2. Mariage gay | Pearltrees
  3. Pensées | Pearltrees

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :