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Mit brennender Sorge… ou pas (à propos du second statut des juifs)

14 juin 2011

Quelle belle carrière ! Joseph B. est devenu ministre après avoir exercé toutes les fonctions qu’un juriste ambitieux peut rêver d’exercer. Enseignant : professeur de droit public à la faculté de droit de Paris à moins de quarante ans et à peine sept ans après l’agrégation. Législateur : député du Gers pendant une dizaine d’années. Académicien : membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Et enfin Ministre de la Justice. Un vrai ministre, le Garde des sceaux ; héritier du Chancelier de France comme il le rappelait parfois avec orgueil. Oui mais voilà, son chef de gouvernement s’appelle Darlan et le chef de l’Etat (français !) s’appelle Pétain. Et Joseph s’appelle Barthélémy et nous sommes en 1941.

Le lecteur assidu du journal officiel (qui n’est plus celui de la République) découvre le 14 juin 1941 qu’a été publié le second statut des juifs adopté le 2 juin précédent. Ce texte aggrave encore la situation des juifs de France. Le premier statut adopté en octobre 1940 était déjà extrêmement sévère ; il dépassait déjà la législation (si l’on ose dire) antisémite allemande. Son originalité était d’adopter une approche raciale alors que l’Allemagne avait préféré recourir à un critère religieux. Le second statut n’abandonne pas l’approche raciale mais la complète, élargissant ainsi le champ d’application du statut :

Article 1er. – Est regardé comme Juif :

1° Celui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d’au moins trois grands-parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive.

Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive ;

2° Celui ou celle qui appartient à la religion juive, ou y appartenait le 25 juin 1940, et qui est issu de deux grands-parents de race juive.

La non-appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l’adhésion à l’une des autres confessions reconnues par l’État avant la loi du 9 décembre 1905.

Le désaveu ou l’annulation de la reconnaissance d’un enfant considéré comme Juif sont sans effet au regard des dispositions qui précèdent.

Si certains juristes ont pu, en ce temps, gloser sur la définition du juif, la méditation silencieuse du scandale d’un tel texte est peut-être la seule attitude vraiment digne aujourd’hui. Cette extension du statut s’accompagne d’une aggravation des incapacités frappant les personnes qui y sont soumises. Les fonctions publiques étaient principalement visées par le premier statut d’octobre 1940. Le second statut ferme également un grand nombre de professions industrielles, commerciales et libérales aux juifs :

Art. 4. – Les juifs ne peuvent exercer une profession libérale, une profession commerciale, industrielle ou artisanale, ou une profession libre, être titulaires d’une charge d’officier public ou ministériel, ou être investis de fonctions dévolues à des auxiliaires de justice, que dans les limites et les conditions qui seront fixées par décrets en conseil d’État.

Art. 5. – Sont interdites aux juifs les professions ci-après :

Banquier, changeur, démarcheur ;

Intermédiaire dans les bourses de valeurs ou dans les bourses de commerce ;

Agent de publicité ;

Agent immobilier ou de prêts de capitaux ;

Négociant de fonds de commerce, marchand de biens ;

Courtier, commissionnaire ;

Exploitant de forêts ;

Concessionnaire de jeux ;

Éditeur, directeur, gérant, administrateur, rédacteur, même au titre de correspondant local, de journaux ou d’écrits périodiques, à l’exception des publications de caractère strictement scientifique ou confessionnel ;

Exploitant, directeur, administrateur, gérant d’entreprises ayant pour objet la fabrication, l’impression, la distribution ou la présentation de films cinématographiques, metteur en scène, directeur de prises de vues, compositeur de scénarios ;

Exploitant, directeur, administrateur, gérant de salles de théâtre ou de cinématographie ;

Entrepreneur de spectacles ;

Exploitant, directeur, administrateur, gérant de toutes entreprises se rapportant à la radiodiffusion.

Des règlements d’administration publique fixeront pour chaque catégorie les conditions d’application du présent article.

Un numérus clausus est ainsi institué pour les professions libérales, et notamment pour le barreau : 2 % (3% pour les études supérieures).

Ce texte aurait été rédigé pour l’essentiel par Xavier Vallat, nommé commissaire général aux questions juives. Il a toutefois été présenté par Joseph Barthélémy qui n’a guère trouvé à y redire. Comment un professeur de droit plutôt conservateur mais aussi libéral et assez attaché au parlementarisme a-t-il pu porter un tel texte accompagné le même jour d’un recensement des juifs de France ? Comment a-t-il pu tolérer ce qu’on appelle l’aryanisation des biens et des entreprises un moi plus tard ? Cela reste un mystère. Sans doute n’avait-il aucune sympathie pour les juifs; sans doute était-il antisémite comme une part non négligeable de la population à l’époque. Toutefois, il n’était pas un forcené ; il n’avait pas cette haine présente chez des individus comme Vallat et Laval. Il avait tout ce qu’il fallait d’intelligence et de culture pour refuser la mise en œuvre d’un antisémitisme d’Etat. L’aveuglement qui a frappé (on  ne peut le dire victime – il y a des limites) Joseph Barthélémy a fait l’objet d’une étude profonde, nuancée mais sans complaisance de Stéphane Rials (S. Rials, A Vichy. De l’aveuglement : Oppressions et résistances : PUF 2008, p. 283). Le lecteur des mémoires de Joseph Barthélémy (S. Rials en l’occurrence et non moi), constate qu’aucune ligne n’est consacrée au second statut rédigé sous le ministère du créateur des sections spéciales. Quatre pages seulement pour le chapitre Les juifs ! Il semble que Barthélémy n’ait pas approuvé certaines dispositions qu’il a pourtant laissé s’imposer en France conduisant à la déportation des juifs avec l’aide de la police française. En réalité, comme le montre Stéphane Rials, il ne faut pas s’étonner qu’il ait participé à l’élaboration de cette législation dès lors qu’il a accepté, en janvier 1941, d’entrer dans le gouvernement de Darlan. La question est finalement plus en amont : comment Joseph Barthélémy a-t-il pu accepter d’entrer dans ce gouvernement après l’adoption du premier statut et les signes non équivoques d’instauration d’un régime autoritaire voire totalitaire. Une part de l’explication, si je suis bien l’exposé de Stéphane Rials, se trouve moins dans la haine que dans le manque d’amour allié au désordre de l’ambition de l’homme intelligent, fasciné par Pétain, qui veut tout…

Or, quand on veut tout (mais pas de ce l’on devrait), on s’accommode de tout – ou tout au moins de beaucoup trop – , on ferme les yeux sur tout, on minimise tout, on met pour finir la main à l’horreur… au mieux on ne proteste que fort mollement contre elle sans jamais vouloir acquitté le prix d’un véritable désaccord.

Tout le monde n’a pas envisagé l’antisémitisme avec une brulante inquiétude (mit brennender Sorge, titre d’une encyclique de Pie XI condamnant le nazisme mais pas à proprement parler l’antisémitisme). Il semble toutefois que ce second statut ait résonné comme un ultime avertissement. Certains ont pris conscience à ce moment qu’il fallait, en conscience, affirmer son désaccord. Des juristes ont aussi su, à l’image de Thomas More, laisser parler leur conscience. C’est le cas notamment de Basdevant.

Les rafles qui ont débuté en mai 1941 pour aboutir aux grandes rafles de l’été 1942 ont provoqué un sursaut, modeste mais réel, dans la population et notamment chez les catholiques. Plusieurs évêques et cardinaux ont pris leur courage à deux mains et ont marqué leur opposition aux mesures anti juives dans des déclarations lues en chaire (voir aussi la résistance spirituelle menée par la faculté de théologie de Lyon).

Mes très chers frères,
Il y a une morale chrétienne. Il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.
Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau ; que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle. (…) Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noë et de Récébédou. Les juifs sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux (…). Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier (…). France, chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.
A lire dimanche prochain, sans commentaire (Card. Salièges, août 1942).

Sans commentaire…

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4 commentaires leave one →
  1. 14 juin 2011 13 h 21 mi

    Un mélange d’ambition et de peur ? un engrenage dans lequel on est pris peu à peu ? cf, du côté soviétique, l’analyse de Vassili Grossmann dans Tout passe : http://j.mp/h5zCds
    À méditer au cours de l’examen de nos propres petits arrangements avec la vérité et la justice !
    Merci ! 🙂

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  2. 14 juin 2011 23 h 16 mi

    « la méditation silencieuse du scandale d’un tel texte est peut-être la seule attitude vraiment digne aujourd’hui »
    Après avoir tenté d’en démêler une quelconque logique, et devant l’absurdité arbitraire d’un triste texte aux définitions récursives, oui, une seule attitude s’impose, que tu évoques si justement.
    Merci de continuer à poster de tels billets. Loin de ressasser l’historique sombritude, ils nous rappellent aussi que lorsqu’un si grand mal est présent, beaucoup trébuchent et l’accompagnent.
    (je note que, même avec n.c., l’avocature était ouverte. Sans doute imaginait-on qu’il faudrait des avocats juifs pour défendre ces juifs, que personne d’autre ne voudrait défendre. Encore une illustration d’un bel esprit pratique)

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    • 15 juin 2011 10 h 43 mi

      J’étais parti pour faire un petit commentaire de la loi mais je n’y suis pas parvenu. Cela ne venait pas… j’ai réalisé après que c’était mieux ainsi.
      Pour l’avocature, la vie n’était pas rose. La situation des avocats juifs était déjà bien mauvaise. Robert Badinter a écrit un beau et triste livre sur le sujet : Un Antisemitisme Ordinaire – Vichy et Les Avocats Juifs (1940-1944).

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  3. elkana permalink
    3 juillet 2011 6 h 49 mi

    Les mesures anti-juives ont été très mal accueillis en France et a désolidarisé une bonne partie des catholiques du régime de Laval.

    « Profondément émus par ce qu’on nous rapporte des arrestations massives d’israélites opérées la semaine dernière et des durs traitements qui leur ont été infligés, notamment au Vélodrome d’Hiver, nous ne pouvons étouffer le cri de notre conscience. » (Message du cardinal Suhard au maréchal Pétain, le 22 juillet 1942)

    « D’horribles choses se font contre les Juifs,… Toutes les cruautés imaginables sont permises contre eux. (…) Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. … Ils font partie du genre humain ; ils sont nos frères comme tant d’autres. » (Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, le 20 août 1942, lue dans toutes les paroisses du diocèse le dimanche. Ce texte circulera aussi bien dans toute la France qu’à l’étranger)

    « Je fais entendre la protestation indignée de la conscience chrétienne et je proclame que tous les hommes, aryens ou pas aryens, sont frères, parce que créés par le même Dieu. Ces mesures antisémites actuelles sont un mépris de la dignité humaine, une violation des droits les plus sacrés de la personne et de la famille. » (Discours de Mgr Théas, évêque de Montauban, à ses fidèles, le 28 août 1942)

    Le 6 septembre 1942, Mgr Delay, archevêque de Marseille, et le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, protestent également publiquement.

    En juin 1944, Mgr Piguet, évêque de Clermont-Ferrand, est arrêté pour avoir aidé des Juifs. Il est déporté à Dachau. En 2001, il reçoit à titre posthume la médaille des Justes par Elie Barnavi, ambassadeur d’Israël en France.

    Les français sauvèrent 75% des juifs et 86% des enfants juifs (Hollande 15% des Juifs et 12,5% des enfants juifs). Les catholiques et ses institutions ont largement contribué au sauvetage des juifs. CHARGUERAUD Marc-André, Survivre. Français, Belges, Hollandais et Danois face à la Shoah, 1940-1945, Cerf/Labor et Fides, Paris/Genève, 2006. Voir tableau page 274.

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