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Le judo est un humanisme (et ouais)

2 septembre 2011

Vous connaissez Ugo Legrand ? Gévrise Emane ? Audrey Tcheuméo ? Lucie Décosse sans doute un peu plus mais ce n’est sans doute que si on parle de Teddy Riner que vous voyez de quoi je veux parler : de judo. Je sais cela n’a rien à voir avec le droit et pas davantage avec la doctrine sociale de l’Église. Mais bon, je suis chez moi ici… alors quelques mots sur le judo avant des billets sur l’avenir de l’État, l’endettement, le genre et les Schtroumpfs (pas tout dans un même billet, je vous rassure).

C’est un lieu commun de dire que le judo n’est pas un sport comme les autres ou, plus exactement, qu’il n’est pas qu’un sport. Vous me direz que c’est un art martial et que cela le place dans une catégorie particulière. Effectivement mais il faut ajouter que c’est un art martial pacifié par un dépassement de la technique (jutsu). En réalité, dès sa création par Jigoro Kano, en 1882, le judo a été conçu comme une méthode d’éducation. C’est pour cela que son créateur n’a pas créé une nouvelle école de ju-jitsu mais une nouvelle discipline avec un nouveau nom. Jigoro Kano était un élève brillant mais un peu chétif, même pour un japonais de son époque. Il s’est totalement engagé dans l’étude du ju-jitsu en fréquentant différentes écoles dont il a tenté de découvrir le principe essentiel qui en assurait l’efficacité en combat. Il a su transformer ces principes techniques en principes éducatifs. Devenu professeur de lycée puis haut fonctionnaire du ministère chargé de l’éducation, il a consacré sa vie à l’éducation et à la réforme du système éducatif japonais. Bien que l’analogie ne semble pas vraiment avoir été faite, j’ai tendance à voir en Jigoro Kano une sorte de personnaliste avant l’heure sans doute méconnu. En reprenant les trois principes fondamentaux du judo, j’aimerais montrer à ceux qui ne connaissent pas ou pas bien cette discipline à quelle point elle est riche.

Ju no ri. On traduit souvent judo par la voie de la souplesse. Ce n’est pas faux mais demande quelques explications. De même ju no ri peut être traduit par principe de la souplesse mais doit être bien compris. La souplesse dont il est question ici (aussi bien dans judo que dans ju no ri) n’est pas physique (ouf… je ne sais pas si vous avez remarqué mais il n’y a pas beaucoup moins souple qu’un judoka). C’est pour cela que certains préfèrent traduire ju no ri par principe d’adaptation. C’est la souplesse du saule qui plie mais ne se brise pas (comme dans la fable) et qui se redresse pour se libérer de la neige accumulée (image utilisée en ju-jitsu et qui a manifestement marquée J. Kano). Le judoka s’adapte à son partenaire-adversaire. Alors que nous avons tendance à opposer force à force, le judoka sait, ou du moins apprend à, absorber la force de l’adversaire pour la retourner contre lui en y ajoutant ce qu’il faut de sa propre puissance pour créer le déséquilibre qui permettra la projection. Pour parvenir à maîtriser ce principe, le judoka doit adopter non pas des techniques mais une attitude faite d’ouverture à l’autre, de décontraction et de disponibilité tout en assumant le risque de la chute. Cette attitude dépasse évidemment le cadre du dojo (lieu d’apprentissage du judo). Elle implique de renoncer à la violence et à la confrontation stérile pour atteindre une autre forme de relation à l’autre.

Seiryoku Zenyo. Minimum d’effort pour un maximum d’efficacité ; c’est le deuxième principe du judo. Selon Emmanuel Charlot, citant Jigoro Kano lui-même, c’est le principe le plus important ; c’est le judo lui-même. Le judo est une école d’efficacité et d’économie. Il enseigne à aller au bout de son étude, de ses projets en prenant le partenaire, les choses, le monde dans son ensemble tel qu’il est. Saisir l’opportunité et l’utiliser avec habilité voire subtilité est une recherche permanente du judoka en combat et sans doute dans la vie. Pour illustrer cette idée, sur le tatami, je n’ai pas trouvé mieux qu’une petite vidéo.


à 5’50 vous avez un magnifique exemple de de ashi barai, un balayage du pied avancé, une prise que l’on apprend dans les premiers temps de sa ceinture blanche. Ici, la prise est exécutée avec une fantastique maîtrise du principe Seiryoku Zenyo par Audrey Tcheumeo qui, au passage, devient grâce à cela championne du monde des moins de 78kg.

Jita Yuwa Kyoei. Entraide et prospérité mutuelle est la transcription usuelle de Jita Yuwa Kyoei qui signifie en substance la recherche de la prospérité par sa propre force et la force de l’autre (E. Charlot). C’est sans doute là que l’on perçoit le plus la dimension personnaliste du judo comme méthode d’éducation. Le judo implique la confrontation à celui qui n’est pas nous, partenaire d’entraînement ou adversaire en compétition. Il est une discipline de préhension : la saisie est prise en main, de soi, de l’autre ; le judoka est responsable de lui-même et de celui qu’il saisit. Non seulement il ne doit pas le blesser mais il doit aussi lui permettre de pratiquer son judo, quitte à en supporter les conséquences (jusqu’à la chute). Dans le cadre du dojo, espace d’apprentissage mutuel sous l’autorité du professeur, chacun a sa place. Ce lieu n’est d’ailleurs pas anodin. Le dojo n’est pas un terrain de compétition comme le terrain de foot, ou même de rugby, ou le ring de boxe. Le dojo est le lieu d’étude de la voie. Il est un lieu de travail et d’apprentissage comme le judogi (appelé communément kimono) est une tenue, un uniforme, de travail. Cette solidarité au sein du dojo est la grande originalité du judo. Sans aller jusqu’à la communion des saints, le judo constitue une communauté de personnes. A la différence des antiques techniques qui avaient pour but la mort ou du moins la neutralisation de l’adversaire, le judo n’existe que par la coexistence et le développement mutuel, même si cela passe par des morts symboliques (la chute dont on se relève). Lorsque l’on voit en compétition des positions fermées et bloquées où les combattants sont cassés en deux, on ne peut s’empêcher de penser que l’on est loin du judo authentique et c’est dommage, si l’on pense qu’être judoka c’est « apprendre une certaine façon de se tenir droit » (E. Charlot).

Les grands principes du judo dépassent très largement la technique de la projection et du contrôle même si elle en reste l’expression la plus visible et l’objectif premier. Si un certain chauvinisme peut entraîner une poussée d’inscription dans les clubs de judo en cette rentrée, ce sera une bonne chose. Si parmi les nouveaux venus, certains tentent de devenir d’authentique judoka, ce sera encore mieux. En écrivant ces quelques lignes, je prends conscience du chemin qui reste à parcourir.

Pour info: Solidarité France-Japon, le 23 septembre 2011 à Bercy au profit des victimes des évènements de mars

pour trouver un club près de chez soi c’est ici

Pour aller plus loin : lire l’excellent Judo. Principes et fondements d’Emmanuel Charlot, K éditions et FFJDA 2006 et notamment son analyse des trois principes fondamentaux dont j’ai repris la substance ici.

Sur Jigoro Kano, voir notamment M. Mazac, Jigoro Kano. Père du judo, qui traite longuement de l’apport de Jigoro Kano en matière éducative.

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