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L’Etat est mort… Vive l’Etat (une histoire de deux cités)

30 septembre 2011

Dans le genre réactif, je suis parmi les plus mauvais de ce coté-ci de la blogosphère. Par le présent billet, j’entends répondre à l’invitation lancée par Henry Le Barde sur son blog personnel le 26 août 2011 !! L’éminent membre fondateur de la FASM formulait en guise de (longue) conclusion de son billet l’hypothèse suivante :

Le problème fondamental soulevé par la présente crise des finances publiques (révélée par la crise financière mais prenant sans aucun doute racine dans les fondements mêmes de l’État-providence) réside dans la vocation de l’État, devenu floue et illisible à force de naviguer en plein brouillard entre capitalisme et collectivisme. Et comme personne ne sait, l’État été subrepticement et progressivement confisqué par ceux qui virent en lui un excellent moyen de développer à petit pas un outil de clientélisme généralisé propre à assurer leur propre élection.

Si le point de départ de sa réflexion est la crise des finances publiques, il faut bien admettre que le problème est bien plus profond. J’ai toujours manifesté beaucoup de réserve à l’égard du mot crise. Dans la plupart des cas, on prétend constater une crise alors qu’on la construit. On met l’État, les finances, la société, ta mère… en crise. Ce n’est pas nouveau. Les intellectuels non conformistes des années 30 (dont le plus connu reste Emmanuel Mounier) ont recouru au procédé dans le sillage du Krach de 1929. Crise de civilisation et désordre établi étaient des mots d’ordre courants à l’époque. Nous pourrions aussi bien les reprendre aujourd’hui et peut-être à plus forte raison car la vocation de l’État, comme le remarque Henry, est des plus obscures. Au risque de décevoir les attentes de mon collègue, je vais plutôt abonder en ce sens, trahissant la sympathie social-démocrate-chrétien (?) que l’on m’attribue souvent.

A la question faut-il sauver l’État ? Je répondrais : non ! Bon pas trop vite tout de même car il reste mon employeur et permet à ma famille de vivre. Cela demande quelques explications qui sont en réalité assez en phase avec ce que je comprends du propos d’Henry (même s’il avoue lui-même ne pas répondre à la question !).

Ce que nous appelons l’État nous semble une réalité naturelle et par là même nécessaire. C’est loin d’être exact. La forme actuelle de la communauté politique (qui est sans doute, quant à elle, naturelle dans une certaine mesure) est d’apparition récente. Elle existe depuis le XVIe siècle même si elle existait sans doute en germe, en particulier en France, depuis le XIVe. Les facteurs de développement de l’État moderne puis de l’État nation qui en est une variante sont la guerre, la nécessité de lever l’impôt (et surtout l’impôt permanent) et la construction territoriale (W. Cavanaugh reprenant les analyses de Tilly, Howard et quelques autres). Dans ces circonstances, les mutations de la violence internationale (je n’ose pas dire la fin des guerres…), l’incompétence publique à gérer les fonds collectés auprès des contribuables et la mondialisation sont autant de facteurs d’une remise en cause fondamentale de l’État. Sur ces différents points, on pourrait être tenté de dire : l’État a du mal mais laissons lui une seconde (troisième? quatrième ?) chance… J’aurais plutôt tendance à penser que l’État a failli et qu’il faut envisager de passer à autre chose. La construction européenne était quelque chose de nouveau qui sortait des cadres ancestraux mais elle peine décidément à réaliser son programme, envahie par les seconds couteaux des classes politiques nationales désignés par des électeurs trop bileux. Instrumentalisée, l’Europe ne parvient plus à se démarquer de l’État moderne ; devenant un super État. C’est finalement très décevant…

Les crises multiples que nous construisons depuis des mois voire des années illustrent bien la faillite (dans tous les sens du terme) de l’État moderne et de l’État nation qui ne poursuit plus (ou, selon Cavanaugh, n’a jamais réellement poursuivi) le bien commun. Il faudrait que l’État accepte sa mutation et revienne à plus de modestie. Certains penseront peut-être à nouveau à Cavanaugh et à MacIntyre :

L’Etat-nation moderne, quelle que soit sa forme, est une institution dangereuse et incontrôlable, se présentant d’un côté comme pourvoyeur bureaucratique de biens et de services toujours prêt en théorie, mais jamais en fait, à donner de la valeur en échange d’argent,  et de l’autre comme dépositaire de valeurs sacrées pour lesquelles il invite de temps à autre à sacrifier sa vie (…) C’est comme si l’on vous demandait de mourir pour la compagnie des téléphones (A. MacIntyre)

Ce serait désespérant si l’État moderne était le tout de notre vie. Il n’en est rien. En tout cas, il n’en est rien pour le chrétien, qui appartient au Christ et à l’Église avant de faire allégeance à un État, qui aspire à la Cité de Dieu tout en déambulant dans la Cité des hommes. Je comprends que pour un haut fonctionnaire, un parlementaire ou un ministre, le constat soit amer. Le chrétien peut retrouver le goût de la communauté humaine en dehors de l’État qui n’est pas l’alpha et l’oméga de l’action politique. Parfois, la question peut se poser de savoir s’il faut s’engager dans la vie politique telle qu’elle est encadrée par l’État moderne. Cela me fait penser à une boutade de Koz sur twitter qui annonçait qu’il s’engageait enfin en politique : il venait d’être élu… au conseil syndical de son immeuble ! Et si c’était vraiment ça l’engagement ? La question peut se poser aussi de savoir s’il vaut mieux être conseiller municipal (même dans la majorité) ou membre du conseil pastoral de sa paroisse. Il y a une forme d’anarchisme chrétien qui pourrait retrouver quelque vigueur en ces temps de confusions. Ainsi que nous invite Henry (que je ne parviens décidément pas à critiquer sur ce coup là!), c’est l’occasion de prendre la parole et d’agir en chrétiens et sans doute en tant que chrétiens, notamment à l’approche du printemps 2012 qui marquera la fin du monde, un grand moment dans la vie politique de notre pays. L’État est mort… Vive l’État ! (mais autrement… comme diraient les autres).

En conclusion, je citerai Joseph Ratzinger qui se demandant à quoi sert l’État (Qu’est-ce que la vérité ? in Valeurs pour un temps de crise, p. 25 et not. p. 49, je suis tombé dessus en préparant mon précédent billet sur le droit naturel) écrit lui-même en guise de conclusion :

Le fait de se mettre en chemin vers l’autre cité n’est pas aliénant, c’est en réalité  la condition de notre guérison et de celle de nos États. Car si les hommes n’ont rien d’autre à attendre que ce que ce monde leur offre, et s’ils peuvent et doivent exiger tout cela de l’État, ils se détruisent eux-mêmes et toute chose publique. Si nous ne voulons pas à nouveau retomber dans les pièges du totalitarisme, nous devons regarder au-delà de l’État, qui n’est qu’une partie et non le tout. L’espérance céleste ne s’oppose pas à la fidélité terrestre, elle constitue aussi un espoir pour la terre. Tout en demeurant dans l’espoir de quelque chose de plus grand et de plus définitif, nous pouvons et devons en tant que chrétien apporter également l’espoir, dans notre monde fait d’États.

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8 commentaires leave one →
  1. 30 septembre 2011 18 h 19 mi

    Je suis tout à fait d’accord avec vous. Je me contenterai simplement d’ajouter, toujours sur Benoît XVI, que son récent discours au Bundestag à propos de la loi naturelle, confirme la nécessité de l’Etat modeste, de l’Etat « humble » pourrait-on dire aussi; de l’Etat qui reconnait « humblement » que bien des champs échappent légitiment à ces compétences.

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    • 30 septembre 2011 19 h 54 mi

      C’est exact… Le discours devant le Bundestag invite l’État à renoncer à prétendre à la toute puissance et ce même dans ses champs d’action traditionnels.

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  2. 30 septembre 2011 20 h 19 mi

    Belle analyse ! Mais concrètement, quelle nouvelle forme d’Etat serait la meilleure ?

    Notre Etat actuel est lesté d’une gigantesque dette. Ce qui fait qu’il est en sursis. Néanmoins il y a une colossale demande d’Etat, on veut qu’il en fasse toujours plus ! La vie politique est écartelée entre un nécessaire allègement de l’Etat et des citoyens qui en redemandent…

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    • 30 septembre 2011 20 h 31 mi

      Quelle meilleure forme ? Franchement, je ne sais pas mais un état plus modeste, c’est sûr.
      Répondre à la demande d’État est une erreur. Il s’est construit pour répondre à des besoins qui ont largement cessé d’être fondamentaux et a prétendu remplir une foule de missions (et mal!).
      Il y a une nécessaire pédagogie du citoyen (centrale dans le personnalisme). Il faut aussi que l’Église et les chrétiens montrent l’exemple en proposant des alternatives crédibles (idée centrale chez Cavanaugh).

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      • 30 septembre 2011 22 h 59 mi

        Je pense aussi qu’il faut sortir du jacobinisme qui voit la société française comme se résumant à l’Etat face aux individus. La République dans son sens propre de Res publica (chose publique, ou mieux « affaire de tous ») ne se limite pas à l’Etat stricto sensu. C’est une société où chacun est actif. Cela implique donc des corps intermédiaires constitués, organisés, vivants. A la Libération, la Sécurité sociale a été créée dans cet esprit : un système parapublique cogéré par les partenaires sociaux. Une idée bien personnaliste car en grande partie dûe aux Démocrates chrétiens du MRP et au très catholique Général de Gaulle.
        Mais le paritarisme bat de l’aile…Il n’y a pas que l’Etat a être en crise.
        Autre piste : le fédéralisme. Les Régions françaises pourraient-elles devenir comme les Länder d’outre-Rhin ?

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  3. 1 octobre 2011 3 h 51 mi

    Je crois qu’il est nécessaire, c’est que dit l’Eglise (et un certain libéralisme) que la société civile soit développée, pour dépasser l’opposition Etat-individus comme le souligne CharlesVaugirard à juste titre. Mais il est essentiel que celle-ci soit indépendante de l’Etat.
    Pour le fédéralisme, là encore je vous suis CharlesVaugirard, en vertu du principe de subsidiarité. Pour moi le principal frein à cette évolution est la passion égalitaire de certains Français, qui impose une uniformisation permanente et donc favorise l »hégémonie le pouvoir central. Mais dans la mesure où celles-ci sont largement dominées par des socialistes, je crains que l’obésité de l’Etat, au lieu de disparaître, se transmette aux administrations régionales.

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  4. 1 octobre 2011 16 h 31 mi

    Le jacobinisme (qui existait en réalité avant les jacobins!) est effectivement un mal bien français mais la crise de l’État moderne se rencontre aussi dans des États moins centralisés voire fédéraux. Si un fédéralisme respectueux d’un authentique principe de subsidiarité serait déjà une amélioration, il est évident que ce n’est pas la panacée.
    La promotion de la société civile peut être une autre voie. Certains pensent toutefois que la société civile est une construction de l’État moderne qui la soumet voire l’absorbe. La vraie solution serait alors d’agir en dehors des structures de l’État moderne en Église pour proposer des alternatives aux politiques étatistes (économie de communion par exemple). Ce n’est pas suffisant sans doute mais ce peut être un début…

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  1. Pourquoi l’Etat nation n’est pas le gardien du bien commun « Thomas More

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