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Je suis un vulnérable

19 novembre 2011

Le 10e colloque de bioéthique de Paray-le-Monial, organisé par Amour & Vérité (Communauté de l’Emmanuel. – Compte rendu ici), a eu lieu du 11 au 13 novembre sur le thème de la vulnérabilité. Le choix de ce sujet n’est pas étonnant finalement mais son actualité est particulièrement grande. Les réflexions sur la vulnérabilité se sont multipliées depuis plusieurs mois. Documents épiscopats a publié Vulnérabilité et dignité au cœur du débat bioéthique de Mgr d’Ornellas. Corinne Pelluchon poursuit la réflexion engagée dans L’autonomie brisée par l’élaboration d’Eléments pour une éthique de la vulnérabilité (Cerf 2011). Un auteur se demande de son coté si la vulnérabilité n’est pas devenue une nouvelle catégorie morale (N. Maillard, La vulnérabilité : une nouvelle catégorie morale ?, Labor & Fides 2011). Les réflexions menées par ailleurs autour de la notion de care sont aussi, dans une certaine mesure, une illustration de l’intérêt porté à la vulnérabilité.

Une très belle méditation a été proposée en ouverture du colloque par Mgr d’Ornellas sur la question des enjeux de la vulnérabilité. Elle a été très justement complétée par l’intervention philosophique de Catherine Perrotin (Reconnaitre la vulnérabilité : un enjeu de responsabilité). Sur un registre un peu différent mais en parfaite cohérence avec les autres interventions, la conférence de l’économiste Pierre-Yves Gomez a suscité un enthousiasme qui était loin d’être acquis a priori.

Les conférences comme les ateliers proposés ont été l’occasion de découvrir la richesse de l’idée et de percevoir à quel point elle peut effectivement être un élément d’une conversion de la réflexion en éthique et particulier en éthique biomédicale. Elle permet d’envisager en particulier de résoudre ce qui apparait parfois comme un dilemme insoluble : comment contester l’éthique de l’autonomie, dominante aujourd’hui, sans pour autant retomber dans le paternalisme ?

Mgr d’Ornellas nous a montré que si on peut percevoir le développement d’un principe de vulnérabilité, celui-ci n’est pas sans ambiguïté. En effet, lorsque l’on est invité à protéger, accueillir ou ne pas banaliser la personne vulnérable, nous restons le plus souvent dans la logique du fort et du faible : la personne vulnérable est protégée par celui qui se pense non vulnérable, par le fort. D’une certaine façon, l’Archevêque de Rennes nous a fait prendre conscience que dans l’esprit de beaucoup d’entre nous, la protection de la vulnérabilité nous invite, nous qui pensons être forts et dans la norme sociale (efficaces, performants…), à prendre soin des faibles. Sans doute est-ce, à certains égards, une bonne chose que de prendre soin des personnes blessées mais nous comprenons vite que nous passons alors à coté de l’essentiel. Autrement dit, nous devons assumer notre vulnérabilité. Chacun de nous est vulnérable. Le Christ lui-même était vulnérable, et de fait il a été blessé. Et Dieu se fait encore aujourd’hui infiniment vulnérable dans l’hostie.

Dieu est le plus vulnérable des êtres (J. Maritain)

Prendre conscience de notre commune vulnérabilité et de notre dignité de personne humaine permet à chacun d’assumer sa vulnérabilité (V. Gaudium et spes) et d’échapper au danger d’une pensée de l’autonomie qui reste limitée notamment par son refus de la transcendance et, surtout, qui conduit parfois à sacrifier le plus vulnérable (embryon, personne handicapée, personne en fin de vie).

L’humanité est un peuple de vulnérables et c’est sa force !

L’intervention de Pierre-Yves Gomez mériterait à elle seule un billet ! Qu’un économiste puisse provoquer un tel intérêt de la part d’une assemblée composée à 50% de soignants et à 0,01% d’économistes ne peut que provoquer la jalousie du juriste (je sais ce n’est pas bien d’être jaloux…). Je retiendrai simplement ici que l’interaction de la médecine et de l’économie politique (d’inspiration libérale) a provoqué une redéfinition de la médecine. Les politiques économiques plus ou moins libérales ont provoqué un désenchantement de la médecine mais ont aussi fait peser sur elles la charge de répondre à des demandes qui n’étaient pas médicales. Dans la mesure où la pensée contemporaine refuse l’idée d’un bien (et notamment d’un bien commun) objectif, la médecine est conduite à proposer des prestations de services répondant aux demandes des clients.

Le bon patient, c’est celui que l’on peut guérir…

Les autres (l’enfant dont on ne veut pas, les personnes en fin de vie, les personnes handicapées… autrement dit les plus vulnérables d’entre nous) sont rejetées à la périphérie de la médecine alors qu’ils étaient au cœur de la médecine.

Catherine Perrotin a poursuivi la réflexion sur le terrain philosophique (sans jargon mais dans une conférence exigeante) en se situant notamment dans le prolongement de la pensée de Levinas. La vulnérabilité évoque la fragilité des choses humaines et invite à la délicatesse ; l’indifférence est éthiquement insoutenable. La souffrance de la personne vulnérable fait espérer la solidarité et nous invite à la découverte des capacités (voire des talents) des plus vulnérables. En effet, l’homme faillible est aussi un homme capable ; comme le relevait Mgr d’Ornellas, il n’y a pas les forts d’un coté et les faibles/vulnérables de l’autre.

Personne n’est fragile au point de n’avoir aucune force ; personne n’est fort au point de n’avoir aucune faiblesse.

L’approche philosophique vient confirmer la méditation plus spirituelle en montrant qu’il est souhaitable et possible de trouver une troisième voie qui échappe au paternalisme comme à l’autonomisme. A coté des modèles paternaliste et autonomiste, il y aurait ainsi la place pour un modèle fondé sur le coconsentement, à la fois consensuel et négocié, qui ne nie pas l’asymétrie entre le soignant et le soigné par exemple mais qui engage l’un et l’autre dans la recherche de leur commune dignité. Cela demande bien entendu une réflexion appliquée dont Catherine Perrotin a esquissé quelques orientations en conclusion de sa conférence.

Outre le témoignage de Tugdual Derville, plusieurs ateliers permettaient de vérifier la profondeur des réflexions de Mgr d’Ornellas et de Catherine Perrotin : l’accueil de la personne vulnérable, la question du consentement à la vulnérabilité ou encore la reconnaissance de la vulnérabilité des soignants (thème d’un très riche et original atelier). Tout cela me semble également rejoindre les travaux du P. Brice de Malherbe qui tendent à formuler une éthique de communion, alternative à la bioéthique mainstream marqué par le dualisme et le relativisme (B. de Malherbe, Le respect de la vie dans une éthique de communion : Parole & silence 2006).

De mon point de vue, c’est une véritable découverte que de reconnaître notre commune vulnérabilité et de comprendre que cette communion dans la vulnérabilité permet d’échapper tant au paternalisme qu’à l’autonomisme.

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One Comment leave one →
  1. 21 novembre 2011 3 h 38 mi

    D’accord avec cette problématique : nul n’est ni tout puissant ni totalement impuissant.

    La vulnérabilité, c’est être exposé aux blessures, la faiblesse et à l’échec. Tout être vivant est par soi vulnérable, et ne pas l’accepter, c’est encore croire au Paradis Perdu. Peut-être ne l’étions nous pas au premier jour du Monde, mais il a fallu que nous décidâmes de nous rendre comme des dieux en goûtant au fruit défendu…

    Vivre, c’est être vulnérable et accepter cette condition humaine. Je me suis toujours demandé pourquoi certains épisodes de ma vie se déroulent avec un tel « timing » ; les décisions prises après certains échecs, les promesses d’être meilleure lorsque la grâce de Dieu protège ma vie….soyons francs : nous devenons meilleurs par la souffrance et non par le bonheur.

    Dans la douleur, nous sommes plus forts, sans doute, car nous apprenons à anticiper les coups, plus intelligents aussi, pourvu que nous analysions nos erreurs, plus clairvoyants enfin, sur ce qui compte véritablement…

    Un sentiment de responsabilité envahit l’âme qui pense lorsque Dieu envoie ses anges pour la sauver. Elle se met à penser : « Comment faire en sorte que ma vie ait un sens ? »Elle se souvient du cri lancé au ciel au moment le plus vulnérable, elle se souvient que Dieu l’a entendue et rêve de participer au royaume des cieux, d’aider et d’aimer son prochain. Elle prie en son cœur : « Que ton règne vienne. Que ta volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel… »

    Dans son aspect socio-politique, cette réflexion sur la vulnérabilité nous amène au concept de l’entraide sociale: aimer son prochain comme soi-même. Ni paternalisme ni abandon, ce concept reconnaît simplement la douleur de l’autre comme image de la nôtre.

    Merci pour ce voyage au coeur de notre plus intime réalité!

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