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Civilisations : ce n’est pas qu’un jeu !

8 février 2012

Il y a de cela quelques années, lors d’un oral d’histoire du droit de la famille, j’avais imprudemment parlé de civilisation chrétienne. Que n’avais-je pas dit là ! Le professeur, aimable par ailleurs et plutôt bien disposé à l’égard du christianisme, m’a interrompu pour me faire remarquer qu’il n’y avait pas de civilisation chrétienne. J’ai repris le fil de mon propos et ai eu la note que je méritais mais je n’ai plus jamais été à l’aise avec ce mot : civilisation. Claude, si tu lis ces lignes, tu dois bien regretter aujourd’hui de ne pas avoir eu mon professeur d’histoire du droit!

Evidemment, il n’est pas question de prétendre que le terme de civilisation n’a aucun sens et que la barbarie et la tyrannie dénoncées par Claude G. (ça c’est pour le contexte, en un seul mot) doivent être mises sur le même plan que nos valeurs républicaines. Simplement, il n’est peut-être pas sans intérêt de faire preuve de prudence. La première précaution est de définir les termes du débat. Ensuite seulement, on peut tenter de fomuler un jugement de valeur (si cela est encore permis mais c’est là une autre question).

Pour tenter de définir la civilisation, je partirai de Grammaire des civilisations de Fernand Braudel (Grammaire des civilisations : Coll. Champs, Flammarion 1993 rééd. de l’ouvrage publié en 1987 reprenant lui-même celui de 1963). Dans le débat de ces derniers jours, il est souvent fait référence au choc des civilisations de Huntington en négligeant qu’il s’est lui-même référé largement au travail de Braudel.Grammaire des civilisations : c’est le titre de l’ouvrage mais aussi celui de sa première partie.

Une civilisation, ce n’est donc ni une économie donnée, ni une société donnée, mais ce qui, à travers des séries économiques, des séries de sociétés, persiste à vivre en ne se laissant qu’à peine et peu à peu infléchir (p. 82).

C’est, en quelque sorte la conclusion de cette première partie. Ce n’est pas tout à fait une définition. Braudel ouvre son travail sur un constat prudent en forme de regret :

Il serait agréable de définir le mot civilisation avec netteté et simplicité, si possible comme l’on définit une ligne droite, un triangle, un corps chimique…

Malheureusement (ou pas…), ce n’est pas aussi simple. D’abord, il faut s’entendre sur le nombre : faut-il parler de la civilisation ou des civilisations ? A l’origine, c’est-à-dire en France au XVIIIe siècle, on parlait de civilisation au singulier. Le mot était opposée à barbarie. C’est en substance ce que voulait dire notre Claude. Il s’agissait d’opposer les gens civilisés, policés comme on disait jusqu’à lors, et les barbares. Le mot s’est répandu à travers le monde, passant souvent presque tel quel dans les différentes langues. Braudel remarque qu’il est souvent accompagné dans ce premier temps par le mot culture qui fait figure alors de doublet de civilisation. La distinction semble s’être faite finalement sous l’influence de la pensée allemande (p. 44).

Le pluriel apparaît au début du XIXe siècle et change le sens du mot. Civilisation désigne à partir de ce moment l’ensemble des caractères que présente la vie collective d’un groupe ou d’une époque. Cette prise de conscience de la diversité des civilisations a conduit tout à la fois à renoncer à l’idée de civilisation comme privilège d’un groupe d’élite et à s’interroger sur une éventuelle convergence des civilisations. Ces questions n’ont toujours pas reçu de réponse et la fin de l’histoire n’est sans doute pas pour demain…

Il a surtout fallu, à partir de là, trouver une méthode de définition des différentes civilisations. C’est là le principal apport de Braudel, me semble-t-il. D’une part, l’historien propose de définir une civilisation par rapport aux diverses sciences humaines. C’est évidemment un des traits marquants de la pensée de Braudel, ce qui rend ses écrits passionnants même s’ils sont souvent difficiles (pour moi en tout cas). D’autre part, conformément à la démarche typique de l’Ecole des Annales, le temps long est privilégié par rapport à l’évènement.

Les civilisations se définissent en utilisant l’ensemble des sciences de l’homme. La géographie (au sens large du terme) est invoquée pour étudier les espaces dans lesquelles elles se développent et entre lesquels ont lieu les échanges. L’économie (p. 61-64) et la sociologie sont également précieuses :

Les civilisations sont des sociétés… (p. 57)

il y a intérêt à se comporter en sociologue chaque fois qu’est abordée l’histoire longue des civilisations (p. 60).

Braudel insiste aussi sur les mentalités collectives :

A chaque époque, une certaine représentation du monde et des choses, une mentalité collective dominante anime, pénètre la masse entière de la société (p. 65).

Il faut reconnaître que c’est ici que se posent les principales difficultés et que les jugements de valeur sont les plus naturels mais aussi les plus rapides et contestables. C’est le domaine de l’incommunicable :

Ces valeurs fondamentales, ces structures pyschologiques sont assurément ce que les civilisations ont de moins communicables les unes à l’égard des autres, ce qui les isole et les distingue le mieux.

Braudel place ici la religion :

Ici la religion est le trait le plus fort, au coeur des civilisations, à la fois leur passé et leur présent (p. 66).

Il ne parle pas, en revanche, du droit. Pourtant, s’il faut mobiliser toutes les sciences humaines pour définir une civilisation, sa culture juridique fait sans aucun doute partie de l’ensemble des caractères d’un groupe humain. Le droit international privé donne des exemples, parfois ambigus, du lien entre droit et civilisation. La notion d’ordre public international français (l’OPIF) en est une des illustrations les plus évidentes. Une certaine conception des droits de l’homme, liée à une mentalité évidemment, caractérise également certaines civilisations. Les deux peuvent d’ailleurs se combiner. L’OPIF tend à défendre des principes et des valeurs constituant les fondements politiques et sociaux de la civilisation française parmi lesquels on compte la laïcité, la liberté de conscience, la prohibition des discriminations, la liberté matrimoniale, l’égalité des sexes, ou encore l’indisponibilité du corps humain (M.-N. Jobard-Bachellier, F.-X. Train, J.-Cl. Droit international, Fasc. 534-2 : Ordre public international, n° 64). C’est sur ce fondement que la jurisprudence française a pu écarter la reconnaissance en France des répudiations obtenues dans des pays l’autorisant (Cass. 1re civ., 17 févr. 2004, cinq arrêts).

L’apport caractéristique de l’historien est d’insister, surtout, sur la recherche des continuités (p. 68 et s.). Au-delà des faits de civilisations, qui n’ont qu’une existence assez brève, une civilisation se définit dans la durée, la longue voire la très longue durée. Chacune a sa structure qui vient du passé, lui donne sa forme présente et contient son développement futur, lent et contraint.

Braudel aborde aussi la question des rapports entre les civilisations. Il est amené à reconnaître que « les rapports violents ont été souvent la règle » (p. 79). On repense ici à Huntington (que je n’ai pas lu), pour qui les nouveaux conflits sont et seront de plus en plus d’ordre culturel et non plus principalement idéologique et économique. L’intervention en Libye relève dans une certaine mesure d’une logique de civilisation. C’était d’ailleurs assumé semble-t-il et c’est précisément ce qui a suscité des critiques (A propos comment ça va en Syrie ?).

Quant à porter un jugement de valeur, je resterai prudent. Il est sans doute impossible de faire un classement des civilisations. Cela ne signifie pas qu’il est interdit de porter un jugement sur certains aspects de telle ou telle civilisation, y compris sur la nôtre et sur ses aspects les moins glorieux (si on peut éviter le point Godwin, c’est tout de même mieux, mais bon…). Je me limiterai ici à reprendre la remarque de mon examinateur (citée en intro pour ceux qui ont du mal à suivre). En effet, certains se sentent tenus de défendre la civilisation occidentale, voire la sous catégorie française, car ils pensent défendre ainsi le christianisme en s’opposant à la civilisation islamique. A mon avis, c’est une erreur…

Il n’y a jamais eu de civilisation, pas plus qu’il n’y a eu d’Etat chrétien, et qu’il n’y en aura jamais ! S’il ne peut être nié que la civilisation occidentale a été influencée profondément par le christianisme dans lequel elle plonge ses racines, elle n’est pas la ni même une civilisation chrétienne. Son évolution récente la rend encore moins digne que jamais de ce qualificatif… Le christianisme ne sera jamais une civilisation car il n’a pas d’espace défini, il n’a pas de frontière, il n’a pas d’économie à part celle du salut… En revanche, le chrétien est invité à espérer l’avènement d’une « civilisation de l’amour », non pas liée à une civilisation déterminée mais présente partout et en tous. Dit comme ça, évidemment, ça fait niais, je sais… C’est pourtant une des lignes forces de la pensée de Jean-Paul II et le but de la doctrine sociale de l’Eglise.

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7 commentaires leave one →
  1. 8 février 2012 20 h 42 mi

    Les valeurs de votre république font partie de votre culture. L’usage de la fourchette est un fait de civilisation, comme celui des baguettes en Extrême-Orient (pas d’objet pointu à table en Extrême-Orient).
    Une fourchette à fruits en or apparaît dans l’inventaire de Clémence de Hongrie. Ensuite, la fourchette a progressivement descendu l’échelle sociale jusqu’à nos jours. En d’autres termes, la civilisation s’est répandue.

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  2. thierryl permalink
    8 février 2012 21 h 35 mi

    Réflexion théorique qui ne peut convenir, hélas, à un politique dans l’exercice de ses fonctions. c’est à dire là où les décisions prennent en compte le devenir d’un peuple, d’une communauté, d’un village, etc.

    Un être humain qui a des responsabilités à le droit de prendre une acception commune, grossière voire approximative d’un terme, pour mieux se faire entendre.

    SI Claude Guéant avait utilisé le terme culture en substitution de civilaisation, la levée de boucliers et les colères aurait été les mêmes. Car, à l’évidence, il a touché un point sensible qui n’a pas été relevé aux yeux de tous.

    Pour l’observateur pragmatique des médias, le noeud du problème ne réside donc pas dans le mauvais choix du terme, mais bien dans ce qui a été dit.

    Face au choix ou non de la conservation d’une culture ou d’un style de vie ou d’une civilisation, qu’un homme politque se prononce pour cette conservation ou protection n’est pas idiot. Et tout type d’argument pour ou contre peut alors se loger dans la discussion.

    Surtout que vous notez que la fin du monde se traduisant par l’union finale de l’humanité n’est pas encore arrivée. Tirez-en donc les conséquences pratiques pour un homme ou une femme aux responsabilités.

    La seule opposition réelle à ce qu’a dit Claude Guéant ne peut venir que d’une vision dynamique et stratégique pour l’avenir de la France et de l’Europe dans les trente prochaines années qui ne corroborerait pas la vision de Claude Guéant et qui rentrerait en conflit avec cette dernière.

    A « C dans l’air » d’aujourd’hui, des éléments de réponses ont été donné par les invités.
    Jean-Paul Delevoye a parlé d’une nécessité de faire venir 50 millions d’immigrés en plus en Europe pour la « régénérer » (le terme est de Christophe Barbier présent aussi.)
    Dans cette optique, et étant donné les malaises qui traversent les différentes populations européennes (bien décrits par Dominique Reynié dans son ouvrage sur les poulismes européens) il va falloir inventer un autre vivre ensemble, modifier nos cultures pour mieux accueillir l’autre qui va forcément nous transformer en bonne part.

    Et c’est ce qui est incompatible, comme le souligne Dominique Reynié, dans la vision proposée par Claude Guéant, c’est à dire que l’on n’arrivera pas à intégrer les nouvelles populations dans un moule que l’on croyait idéal, et qui avait bien marché pendant presque un siècle, c’est à dire le moule culturel républicaine reposant sur la laïcité, la liberté, l’égalité et la fraternité.

    En effet, si on ressuscite à grand frais ces valeurs, qu’on les replacent dans la société, cela voudrait dire en effet que l’optique de redynamiser l’Europe par une immigration à l’américaine, créera des tensions insoutenables.

    Deux visions donc pour l’avenir, dans un monde imparfait, et les décisions ou orientations que nous devons prendre doivent être palpables dès aujourd’hui.

    Désolé, cela n’a rien à voir avec la religion, ni avec la spiritualité, ni avec l’analyse universitaire que vous maîtrisez bien.

    Comme l’a dit quelqu’un de pas trop méconnu « Redde Caesari quae sunt Caesaris, et quae sunt Dei Deo »

    La préférence qu’a communiqué Claude Guéant dans son discours de l’UNI s’inscrit dans un débat qui appartient à la cité temporelle et non à la cité spirituelle. J’ai beau être catholique, c’est un choix posé aux français et plus largement aux européens (car nous ne serons pas seuls à décider) et pas à l’Eglise Catholique.

    Maintenant quel sera le choix des pays européens… Seul l’avenir le dira. Mais le débat est chaud bouillant…

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    • 8 février 2012 23 h 30 mi

      La bonne connaissance des réalités et des idées n’est pas interdite à un homme politique… Sinon, c’est uniquement de l’idéologie pure. La réaction des critiques de Claude Guéant sont eux-mêmes (et peut-être encore plus que le ministre d’ailleurs) dans l’idéologie (et surtout en campagne…).
      D’un point de vue plus pragmatique, je ne nie pas qu’il y ait des risques à négliger les différences de civilisations. Les civilisations évoluent lentement et sont confrontées à des mouvements plus rapides que ce que leurs structures peuvent supporter comme contraintes.
      Sur la distinction des deux cités, je vous comprends. Vous noterez que j’ai scrupuleusement évité de parler de l’Eglise. Ce choix ne lui appartient pas ; en revanche, il appartient aux chrétiens comme citoyens de la cité temporelle… Je suis sans doute naïf mais je pense que meilleurs chrétiens nous serons ; mieux les civilisations cohabiteront.
      Merci pour votre commentaire qui complète sur un autre registre mon propos. Ne soyez pas désolé sinon : il n’est pas nécessaire de se placer sur le terrain religieux ou spirituel pour intervenir ici…

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  3. René de Sévérac permalink
    9 février 2012 14 h 56 mi

    Votre longue argumentation (avec soutien de Braudel) ne me parait pas convaincante. Pourquoi donc cet acharnement à expliquer Guéant alors même que tous les citoyens ont une vision claire (peut-être simplificatrice) du terme par le sentiment d’une civilisation c’est une ensemble idéologique, de règles, de coutumes et de culture qui balisent notre « vivre ensemble ».
    J’ai hésité à employer ce terme tant il est employé comme élément réducteur (ppcm ?) qui permet de réduire notre identité (Aie, encore un mot interdit !) à un minimum acceptable par tous, d’où qu’ils viennent.

    Vous dites : « certains se sentent tenus de défendre la civilisation occidentale, […] car ils pensent défendre ainsi le christianisme en s’opposant à la civilisation islamique. »
    Tout en reconnaissant que la « civilisation occidentale » n’est pas (ou plus) une « civilisation chrétienne », il serait absurde d’ignorer que le christianisme l’a particulièrement imprégné et la preuve c’est qu’elle est toute prête à accueillir l’étranger, désireux d’un « partage » momentané de leadership.

    Là, laissons la conclusion à Marcel Gauchet qui définit le christianisme comme
    « la religion de la sortie de la religion » c’est-à-dire comme une religion qui portait en elle les germes de sa propre négativité, et donc de sa propre dissolution.

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    • 9 février 2012 15 h 51 mi

      Sur l’influence du christianisme, vous avez du lire un peu vite. Je m’autocite: « il ne peut être nié que la civilisation occidentale a été influencée profondément par le christianisme dans lequel elle plonge ses racines ».

      Quant à l’acharnement à expliquer Guéant, je ne suis pas sûr de comprendre. Je ne cherche pas à le justifier, ni même à le critiquer frontalement. Mon propos est d’expliquer pourquoi il me semble utile d’être prudent en parlant de civilisation.

      Quant au « vivre ensemble », je n’y suis pas opposé. Je n’ai rien contre le bon sens et le sentiment d’appartenance voire une certaine identité. Braudel lui-même n’a-t-il pas écrit un superbe ouvrage (du moins le t. 1er… hum…) sous ce titre ?! Mais c’est vrai que c’est réducteur car cela ne correspond qu’à une partie des représentations mentales caractérisant une situation. La réduction, négligeant la complexité, est utile, pratique et efficace politiquement mais elle peut conduire à des erreurs graves par méconnaissance du réel.

      Sur la religion, je serai aussi assez prudent sur le terme (mais pas sur la citation de Gauchet!) mais c’est une autre histoire…

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