Skip to content

L’affaire Dreyfus vue par Méliès

1 mars 2012

Méliès redevient un peu à la mode ces derniers temps à la faveur du dernier film de Scorsese (Hugo Cabret). En réalité, à l’exception d’une seconde ou deux du Voyage dans la lune, on ignore largement son œuvre. Pourtant, c’est lui qui a développé le premier les effets spéciaux ; c’est lui qui a créé d’une certaine façon l’art cinématographique là où les autres ne voyaient souvent qu’une attraction de foire sans avenir. Et c’est lui qui a créé le cinéma politique en réalisant le premier film engagé de l’histoire du cinéma.

Cependant, le sujet du premier film politique n’est pas surprenant. Il s’agit de L’affaire Dreyfus (Fiche sur le film ici) dont la quasi totalité des épisodes a pu être conservée. Au passage, Méliès crée également dans une certaine mesure le premier court room drama car il s’agit aussi d’un film judiciaire, un film sur l’injustice absolue qu’est la condamnation d’un innocent en connaissance de cause. Ce n’est pas par simple opportunisme que Méliès choisit ce thème. Sans doute a-t-il parfaitement compris que ce serait un succès, un peu dangereux à conquérir mais quasi certain tant l’affaire passionne les foules. Méliès est doté depuis longtemps d’une vive conscience politique qui le porte plutôt à gauche. Non dénué de spiritualité, il a toutefois assez largement sacrifié à l’esprit anticlérical de son temps. Il choque sa famille en affirmant son admiration pour Clémenceau. Son père lui aurait dit :

Tu approuves ce Clémenceau? Te voilà donc devenu un « rouge » à présent ?

Pourtant, lors des premiers débats sur l’affaire, il reste un peu en retrait malgré les invitations de plusieurs de ces proches. Il se rattrapera bien par la suite et notamment dans ce film saisissant qu’il a réalisé en 1899, à l’occasion du procès de Rennes. La recherche du réalisme est constante. La ressemblance de l’acteur jouant Dreyfus avec le malheureux Capitaine est sans doute pour beaucoup dans ce sentiment de réalisme. La reconstitution est forte. Non seulement les faits sont rapportés (de la dictée du bordereau jusqu’à la Cour martiale de Rennes qui renvoie Dreyfus au bagne avant que Loubet ne le gracie), mais l’ambiance est rendue avec scrupule. La violence n’est pas absente : la violence politique dont est victime Dreyfus, la violence du suicide du Colonel Henry, celle de l’attentat contre Me Labori (l’avocat de Dreyfus, joué par Méliès lui-même!) ou encore celle des journalistes qui s’étripent de bon cœur (avec les premiers plans rapprochés, le gros plan, de l’histoire du cinéma). En revanche, il n’y a pas de sexe ; ne cherchez pas ! Aujourd’hui, un réalisateur sans grande imagination parviendrait à placer une scène torride vers 6’25 lorsque Mme Dreyfus visite son mari en prison…

Il n’est pas étonnant que l’Affaire ait inspiré le premier film politique et judiciaire de l’histoire. D’autres réalisateurs s’intéresseront à elle au cours du XXe siècle. Elle était déjà par elle-même une fiction : la fiction judiciaire recouvrait autant qu’elle pouvait la réalité de la justice. Alors même que l’on a découvert son innocence, Dreyfus est maintenu au bagne et finalement rejugé, il est à nouveau condamné. Tout cela s’enchaine alors que le vrai coupable est acquitté au terme d’un procès tout autant simulé que celui de l’innocent! Le seul coupable à payer est condamné et exécuté de sa propre main. L’analogie entre la justice et le théâtre (ou le cinéma) est courante mais elle est dangereuse aussi quand elle permet que la fiction l’emporte sur la vérité et la justice. Le paradoxe de L’affaire Dreyfus de Méliès tient à ce que la fiction tend à devenir plus vraie et plus juste que la réalité.

Méliès, l’enchanteur (titre de la biographie écrite par sa petite fille et récemment rééditée) émerveillait son public mais savait aussi l’éveiller. Il a réalisé d’autres films politiques sur des sujets parfois difficiles. Il a notamment réalisé Les incendiaires (que je n’ai pas encore vu en entier : extrait ici; de toute façon plusieurs tableaux sont perdus) dans lequel il dénonce la peine de mort toujours sur un mode réaliste qui a suscité une vive réaction à l’époque semble-t-il. L’exécution était si bien reconstituée pour l’époque qu’elle n’était pas toujours projetée…

L’Affaire Dreyfus a connu un grand succès, non seulement en France mais aussi à l’étranger où Méliès a réussi à la faire distribuer. A Paris, le film a toutefois été interdit car il suscitait des bagarres à chaque projection. Il rend compte de manière engagée mais très fidèlement d’une affaire qui a marqué profondément notre culture politique tout en apportant des innovations décisives dans son art encore naissant. Pour toutes ces raisons, L’affaire Dreyfus de Méliès est devenue de l’avis de tous ceux qui l’ont vu, un film historique.

One Comment leave one →
  1. Hélios permalink
    1 mars 2012 17 h 34 mi

    Très intéressant billet.

    Bien d’alterner les sujets et d’inclure des sujets culturels comme L’Affaire Dreyfus vue par Mélies à la faveur des oscars obtenus par le film de Martin Scorsese….même si l’échange est plus limité.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :