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Journal de campagne (3) : L’exercice de l’Etat

4 avril 2012

Je viens de voir un peu par hasard un excellent film décrivant la vie d’un ministre du gouvernement français. L’exercice de l’État nous propose de suivre le quotidien harassant de Bernard Saint-Jean, ministre des transports, joué par le fantastique Olivier Gourmet. Le film donne parfois l’impression de regarder un film dans le film. Tout est histoire à raconter. Les hommes politiques sont des comédiens qui jouent leurs textes et construisent leur personnage. La conseillère en communication, l’excellente Zabou Breitman en l’espèce, n’est jamais loin pour écrire l’aventure dont un autre sera le héros. On nage en plein story telling. Cette technique de communication privilégie la narration et le mythe à l’analyse des problèmes pour leur trouver des solutions. Elle inspire une bonne part de la communication politique moderne. Son objet est de capter l’attention, de séduire et de convaincre en enchâssant le discours politique dans une structure narrative qui parle et agit un peu comme un conte, à coup de symboles. Il faut dire que la scène à la Bunuel qui ouvre le film donne tout de suite le ton : une femme nue se déplace dans les pièces d’un ministère peuplé d’huissiers encagoulés avant de finir avalée par un énorme crocodile.

L’obscur objet du désir est ici le pouvoir. En fait, même pas vraiment le pouvoir : l’État et ses jeux. Ce n’est évidemment pas un hasard si le film est intitulé L’exercice de l’État et non L’exercice du pouvoir (Droit & cinéma). En réalité, parmi les nombreux sujets abordés dans le film, celui de la perte de pouvoir de l’État n’est pas le moins important. Lors d’un dîner entre dircab, la question est clairement posée et elle reçoit de la part du directeur de cabinet du ministre de l’économie une réponse tout aussi claire mais désabusée : l’État n’est plus qu’un vieille godasse trouée. On devine aisément ce que peuvent penser de vrais ministres (NKM et Michel Rocard) d’une telle formule. Si l’action de l’État n’avait aucune influence sur nos vie et sur la société, ce ne serait pas si grave que la politique n’attire que des seconds couteaux. On peut bien sûr espérer un État modeste et efficace sur son cœur de métier qui laisse la société et les communautés œuvrer au bien commun qu’il est incapable de promouvoir (dans sa configuration moderne, depuis Hobbes). Malheureusement l’État se mêle de tout et fait trop de choses mal. Après tout, beaucoup d’organisations privées (entreprises ou groupements non lucratifs et Églises) ne rendent-elles pas autant de services que l’État ? Ce n’est pas le propos du film. On devine au contraire que l’absence de sens du service public est présentée de manière à choquer le spectateur. La question est en tout cas présentée comme cela n’a peut-être jamais été fait dans le cinéma français.

De manière générale, le débat politique est réduit au minimum. Les convictions ne sont pas réellement défendues. La contradiction est un simple rapport de forces et jamais un échange d’arguments rationnels. C’est une conséquence du développement du story telling. On remarquera aussi l’absence de l’opposition. Elle n’existe pas réellement lorsqu’il s’agit de raconter l’histoire de la majorité. L’opposition raconte la sienne et tout le monde est content. L’abandon de la démarche problème/solution conduit à une lutte pour occuper le terrain médiatique sans confrontation des idées et des projets. Nous avons déjà expérimenté cela en 2007 ; nous revivons quelque chose d’assez semblable en ce moment. Le président sortant présente son programme moins de trois semaines avant le premier tour. Qu’a-t-il fait jusqu’à maintenant ? Il nous a raconté son histoire. Le challenger doit raconter une histoire différente : il doit faire croire qu’il sera un bon président et donne déjà sa feuille de route. Le programme est là pour montrer qu’il s’agit bien d’une élection politique et non d’un concours de miss, au cas où on aurait un doute…

L’exercice de l’État pose également la question de la conscience politique. Bernard Saint-Jean est ministre des transports d’un gouvernement de droite, apparemment plutôt libéral. Cependant, alors qu’il ne veut pas entendre parler de la privatisation des gares, son gouvernement et notamment son collègue de l’économie décide de défendre cette réforme. Il a des convictions notre ministre. Mais pas trop tout de même. Il s’oppose à la privatisation et organise sa démission (non sans se préparer un point de chute confortable au prix d’une petite manipulation peu glorieuse). Bernard Saint-Jean n’est pas dépourvu de conscience ; ce serait trop simple de présenter un homme politique cynique et sans scrupule. C’est d’ailleurs une des forces du film de nous montrer un personnage plutôt sympathique (c’est sans doute plus facile pour moi que pour un gauchiste).

Cependant, il met ses convictions au placard aussitôt que lui est proposé, au sein du même gouvernement, un portefeuille plus prestigieux. Il ne sera pas le ministre de la privatisation des gares mais il ne quittera pas un gouvernement qui la met en oeuvre. Sur le projet lui-même, on peut le trouver saugrenu mais ce serait oublié que certains libéraux (des vrais, comme Hervé Mariton) l’ont sérieusement envisagé il y a quelques années. Il faut dire que le projet est un peu surprenant et ne met pas forcément en cause des valeurs fondamentales de la société. Que ferait-il si, ministre de la santé opposé à l’euthanasie et cherchant à développer les soins palliatifs, il se retrouvait ensuite ministre des finances dans un gouvernement acceptant de légaliser l’euthanasie ? Peut-être, notamment s’il est catholique, penserait-il à son saint patron : saint Thomas More (bon à défaut, pour la variante athée, il penserait à Chevènement et son célèbre : « un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne »). Mais alors on s’éloigne du story telling pour aborder le fond des choses. Dans le Motu proprio proclamant saint Thomas More patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques Jean-Paul II a particulièrement insisté sur le respect des droits de la conscience et l’unité de vie de l’homme politique :

cet homme d’État anglais mit son activité publique au service de la personne, surtout quand elle est faible ou pauvre; il géra les controverses sociales avec un grand sens de l’équité; il protégea la famille et la défendit avec une détermination inlassable; il promut l’éducation intégrale de la jeunesse.

Son action a toujours été guidée par le souci de la justice et la volonté d’unifier sa vie. On est loin de l’éthique de la responsabilité qui fonde la schizophrénie politique contemporaine.

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2 commentaires leave one →
  1. 15 avril 2012 18 h 34 mi

    Heu, il s’agit d’un Saint… Bertrand, et non d’un Saint-Bernard.
    Mais comment avez-vous vu « un peu par hasard » ce film, la formule m’interpelle? Votre article, en tout cas, pose des questions intéressantes sur le fond (du propos politique), là où d’autres se contentent d’analyser le jeu des acteurs ou l’esthétique de la réalisation: c’est appréciable je trouve.
    Je vois que vous « citez » dans un autre article cinéma « Le cave se rebiffe ». Avez-vous également vu un autre « vieux film » avec Gabin (Le Président), dialogues d’Audiard?
    (s) ta d loi du cine, « squatter » chez dasola

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    • 15 avril 2012 23 h 00 mi

      oups… pour le prénom.
      Par hasard ? Tout simplement, parce que je cherchais un film français récent pour tester google play movie! Et je suis tombé sur l’exercice de l’Etat…
      (le hasard fait tout de même bien les choses).
      J’ai vu Le Président il y a longtemps et j’avais envie de le revoir. C’est à mon programme ! J’en ai un très bon souvenir.

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