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Journal de campagne (5): Des principes non négociables? (I)

13 avril 2012

La cathosphère bouillonne depuis quelques semaines : elle est prise de fébrilité lorsque surgit au détour d’une conversation ou d’un billet la notion de principes non négociables (ici et , et encore ici et re-). Il faut d’abord revenir aux sources. La notion de principes non négociables est tirée d’une note doctrinale de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, rédigée sous la signature du Cardinal Ratzinger :

Si les chrétiens sont tenus «de reconnaître la légitime multiplicité et diversité des options temporelles», ils sont également appelés à s’opposer à une conception du pluralisme marquée par le relativisme moral, qui est nuisible pour la vie démocratique elle-même, celle-ci ayant besoin de fondements vrais et solides, c’est-à-dire de principes éthiques qui, en raison de leur nature et de leur rôle de fondement de la vie sociale, ne sont pas «négociables»

La même idée a été reprise par Benoît XVI lors d’un discours devant des parlementaires européens :

En ce qui concerne l’Église catholique, l’objet principal de ses interventions dans le débat public porte sur la protection et la promotion de la dignité de la personne et elle accorde donc volontairement une attention particulière à certains principes qui ne sont pas négociables.

Parmi lesdits principes non négociables on cite d’ordinaire le respect de la vie de la conception à sa fin naturelle, le respect de la famille fondée sur le mariage d’un homme et d’une femme, la liberté d’éducation des enfants. La controverse suscitée par ces affirmations est double. Elle porte, d’une part, sur l’idée même de principes non négociables et, d’autre part, sur le contenu de ces principes. Ce n’est que lorsque l’on a quelques idées (claires si possibles) sur ces deux points que l’on peut se demander quelle influence ils peuvent avoir sur notre vote.

1/ L’existence de principes non négociables

L’idée même qu’il existerait des principes non négociables parait saugrenue à beaucoup. Ce serait une idée de tradis, de petits soldats du pape, obéissants mais un peu benêts… Autant reconnaître franchement que c’est parfois le cas. Cet accueil par certains fidèles paresseux ne doit pas pour autant discréditer le discours de l’Église elle-même. La difficulté tient surtout à la nature de la politique qui serait nécessairement un lieu de négociation et de compromis. Cela vaut surtout pour l’engagement politique : le parlementaire, le ministre, le maire etc. sont à la recherche d’un équilibre sans cesse renégocié. Il faut tout de suite remarquer que c’est moins vrai pour l’électeur : il négocie tout au plus avec sa conscience mais fort peu sur les principes et les mesures à adopter! Cela a pour effet paradoxal que la tentation dévote, celle du vote pur (ou du dé-vote, l’abstention ou le vote blanc) est plus forte chez l’électeur que chez l’homme ou la femme politique…

En réalité, il me semble que l’on ne comprend pas toujours la nature de ces principes non négociables. D’abord, il faut rappeler pourquoi ces principes sont non négociables même en démocratie. Ensuite, il faut préciser ce que l’on entend par non négociable.

La démocratie n’est pas un simple ensemble de procédures de prise de décision dont le respect formel garantirait la pertinence du résultat. La recherche de l’intérêt général ou du simple ordre public n’épuise pas l’idée démocratique. L’Église préfère d’ailleurs la notion de bien commun à celle d’intérêt général. Non pas tant pour se démarquer, faire original ou traditionnel, mais pour faire apparaître que le bien nous est commun : l’intérêt général est lié à celui d’une collectivité abstraite (que l’on a pris l’habitude de nommer État) ; le bien commun est celui d’une communauté de personnes. Il n’est pas plus facile à définir que l’intérêt général et parler de bien commun ne doit pas être une solution de facilité. Pour ce qui me retient, insister sur le bien commun permet de faire apparaître que le caractère non négociable de certains principes est lié à la conception que l’on retient de la personne. La note doctrinale de 2002 le disait clairement :

L’Église a conscience que si, d’une part, le chemin de la démocratie exprime au mieux la participation directe des citoyens aux choix politiques, d’autre part, il n’est possible que dans la mesure où il est fondé sur une juste conception de la personne.

Si le respect de la vie, de la famille et de son autonomie sont non négociables, c’est parce qu’ils sont au cœur de la conception de la personne et des communautés dans lesquelles elle est appelée à vivre et à se développer. Bien avant l’État, il y a la personne et, notamment, la communauté familiale. L’action politique ne peut remettre en cause certains principes sans finalement sortir de son champ de compétence, outrepasser ses droits. Même dans une société libérale, il y a des principes moraux prépolitiques qui fondent la communauté ; c’est « ce qui tient le monde ensemble » (V. J. Ratzinger dans Raison et religion. La dialectique de la sécularisation, dialogue avec J. Habermas (19 janv. 2004), Salvator 2010). On comprend aussi pourquoi la politique moderne rejette avec autant de force l’idée de principes non négociables qui limiterait la souveraineté de notre cher Léviathan.

Reste à savoir ce qu’il faut entendre par principe non négociable. Au risque de paraître un peu jésuite (je n’ai rien contre les jésuites, j’ai des amis jésuites), il faut peut-être revenir sur la notion de principe. La note doctrinale, et le discours de l’Église en général, ne posent pas des principes juridiques (même si certains peuvent trouver une expression juridique aussi bien en droit positif qu’en droit naturel) mais des principes moraux, c’est-à-dire devant orienter l’action. Dit autrement, ce ne sont pas des règles rigides mais des points de départ pour une action dirigée vers le bien commun, le bien des personnes dont on a la charge:

Ils ne sont que les « points de départ » de l’action juste, sans dire par eux-mêmes quel est le bien concret à faire, ici et maintenant, dans des circonstances déterminées. Seul ce bien concret donne un contenu positif à l’acte moral, y compris politique (Comment voter? Le choix du meilleur possible, Liberté Politique, mars 2012, p. 15).

Cela signifie qu’il faut voir le bien de l’action politique possible sans céder à la tentation de la pureté politique. Ce n’est pas une politique du moindre mal mais bien celle du meilleur possible. Cela ne veut pas dire que je peux voter pour un candidat qui inscrit la légalisation de l’euthanasie à son programme même si d’autres aspects de son action peuvent satisfaire le bien commun. Point de départ, les principes non négociables fixent également des bornes que l’action politique concrète ne pourra pas franchir. Cela peut impliquer des choix radicaux. Je ne peux pas négliger ici de rappeler que la note doctrinale de 2002 s’ouvre sur un hommage à Thomas More qui a, en toute circonstance, écouté sa conscience. Et pourtant, il n’avait pas lu la note du Cardinal Ratzinger !

(à suivre)

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7 commentaires leave one →
  1. incarnare permalink
    13 avril 2012 14 h 24 mi

    Il faut donc transiger sans négocier ? 🙂

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    • 13 avril 2012 14 h 29 mi

      ou l’inverse ?
      Sérieusement, il faut faire ce que l’on peut pour atteindre le meilleur possible. La tension autour des principes non négociables est excessive. On néglige surtout leur caractère morale, de guide pour l’action; une action imparfaite que notre engagement doit compenser/corriger (ce sera le sujet du second épisode).

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  2. 13 avril 2012 14 h 26 mi

    Non, incarnare. Ce qu’il veut dire, c’est qu’un principe moral, c’est moins couillu qu’un principe juridique.

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  3. Taurenne permalink
    17 avril 2012 22 h 01 mi

    Pourquoi l’euthanasie est un principe non-négociable ? Pourquoi l’euthanasie remettrait-elle en cause le fondement de notre communauté nationale ? tout simplement parce que cela signifierait qu’il y a des vies qui ne vaudraient plus la peine d’être vécues. En effet, l’euthanasie pose des questions concrètes : qui décide d’euthanasier ! le patient ? (mais est-il pleinement libre s’il est en grande souffrance ?) la famille ? (mais quel memebre de la famille ? et s’il y a un héritage en jeu, comment être sûr que la famille prendra la décision dans l’intérêt du patient ?) le médecin ? (mais sur quels critères)… Si le patient souffre, les soins palliatifs sont là (il faut alors former le personnel soignant et ouvrir des places). En cas de souffrances insoutenables, il existe le médicament HYPNOVEL qui permet d’endormir le patient le temps que la souffrance passe. Le problème de fond est « quelle attitude avoir devant une personne en situation de grande fragilité ? » Si on l’elimine, alors, mes chers compatriotes, il ne faudra pas s’étonner de voir nos vieux s’expatrier par crainte que l’on profite de leur fragilité pour les euthanasier (c’est ce qui se passe aux Pays-Bas qui ont légalisé l’euthanasie en 2001 : de nombreux vieux déménagent en Allemagne à la frontière par crainte).
    En prenant cet exemple, on comprend mieux pourquoi l’euthanasie ébranlerait un fondement de notre communauté nationale : la CONFIANCE les uns dans les autres. Voulons-nous une société qui élimine les plus fragiles ou bien qui les accompagne ? Posez-vous la question avant d’aller voter.

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  4. 20 avril 2012 2 h 13 mi

    Je suis d’accord avec Taurenne, c’est très compliqué. Mais l’euthanasie est une bonne chose

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  5. 20 avril 2012 15 h 06 mi

    Je reviendrai sur le contenu des principes mais il est clair que l’euthanasie n’est pas admissible non seulement parce qu’elle remet en cause la confiance entre les personnes et notamment en soignants et soignés mais aussi parce qu’elle constitue une atteinte à la vie. Elle est une mauvaise réponse à une vraie question mal posée… Il n’y a rien de pire.

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