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Journal de campagne (5): Des principes non négociables? (II)

21 avril 2012

J’ai hésité à publier cette seconde partie de mon propos sur les principes non négociables non seulement en raison d’un petit manque de temps mais aussi parce que bien des réflexions plus fines que les miennes ont été publiées ces derniers jours (et même bien avant mon précédent billet ici) chez Philarête ou encore chez Henry. Je tente tout de même le coup pour ne pas me défiler…

2/ Le contenu des principes non négociables

Au-delà de la question de la liste des principes non négociables, l’important est peut-être de savoir dans quelle mesure ces principes peuvent avoir une portée politique pour le citoyen et l’homme politique.

La liste des principes non négociables ne semblait guère faire de doute mais la question est en réalité un peu plus compliquée qu’on ne l’imagine. Le respect de la vie, le respect de la famille et la liberté éducative ainsi que la liberté religieuse sont régulièrement cités parmi les principes non négociables à la suite de la note Ratzinger. La lettre des évêques de France en énumérant 13 points d’attention a troublé plus d’un catholique (pour ceux qui ont lu le texte…). Les deux démarches n’ont pas tout à fait le même objet. Le premier texte vise à rappeler quelques limites à ne pas franchir au risque de se heurter frontalement aux enseignements de l’Église catholique, le fameux magistère. Le second fournit des éléments de discernement en vue du choix d’un président de la République française.

La façon de procéder des évêques de France a attiré une certaine sympathie même de la part de ceux qui sont plutôt réfractaires aux principes non négociables. L’absence de hiérarchie entre les différents points, la prise en compte des questions sociales, leur relative indétermination ont permis à chacun d’en faire un instrument de réflexion et de discernement en conscience. L’inconvénient de cette démarche est comme souvent le revers de son avantage : chacun y trouve ce qu’il veut. C’est un peu l’auberge espagnole de la réflexion politique. Plus exactement, ce serait un préalable à une authentique réflexion politique.

Les propos de Ratzinger/Benoît XVI sont assurément plus fermes. Ils sont toutefois essentiellement négatifs. Ils ne donnent aucune base à une politique chrétienne et, sans doute, est-ce heureux. Ils permettent toutefois d’exclure de donner sa voix à un candidat qui, comme François Hollande, inscrirait dans son programme la légalisation de l’euthanasie et la création d’une union entre personnes de même sexe qui prendrait le nom de mariage.

Les deux discours ont en commun de ne pas fournir de programme politique. Cela n’est pas, de toute façon, leur objet. La note Ratzinger rappelle ainsi que :

[p]ar son intervention dans ce domaine, le Magistère de l’Église n’entend pas exercer un pouvoir politique ni supprimer la liberté d’opinion des catholiques sur des questions contingentes. Il veut au contraire – conformément à sa mission – éduquer et éclairer la conscience des fidèles, surtout de ceux qui se consacrent à la vie politique, afin que leur action reste toujours au service de la promotion intégrale de la personne et du bien commun. L’enseignement social de l’Église n’est pas une ingérence dans le gouvernement des pays.

Ceci dit, quelle est la portée politique de ces principes ? Il est possible de contester de manière radicale que ces principes aient la moindre portée politique comme le fait Philarête. Le jugement est sévère mais assez juste pour ce qui est de l’action de l’homme politique. A celui-ci on peut rappeler que :

Le bon jugement politique, en démocratie, est celui qui s’impose parce qu’il découle d’une analyse correcte de la situation et d’une identification crédible d’objectifs qui ont réellement un sens collectif (ici).

La formule se voulait apparemment une contestation de la portée politique des principes non négociables et de leur variante française. En cette fin de campagne, elle claque surtout à mes oreilles comme une dénonciation de la médiocrité des candidats qui ont menti comme des arracheurs de dents, proposés des solutions irréalistes ou scandaleuses. Le diagnostic est erroné, les médicaments sont périmés et le patient est subclaquant… et il faut reconnaître que la doctrine sociale de l’Église n’y fait pas grand chose.

S’agit-il de proposer un projet de société comme on l’entend souvent ? L’introduction de la liste des points d’attention des évêques de France peut laisser plus que dubitatif :

De sa contemplation du Christ, l’Église tire une vision cohérente de la personne en toutes ses dimensions, inséparables les unes des autres. Cette vision peut servir de guide et de mesure aux projets qu’une société doit se donner.

En réalité, la notion même de projet de société m’a toujours fait peur. Sans doute, pour être franc, je préfèrerais qu’un éventuel projet de société soit œuvre d’un cerveau guidé par un cœur sincèrement chrétien. Mais en réalité, même une telle perspective commencerait à m’inquiéter dès lors que nous restons dans la structure de l’État nation moderne. Une action politique chrétienne pourrait surtout conduire à une forme d’honnêteté intellectuelle et morale, consciente de certaines limites à ne pas franchir. Cela paraît peu de choses mais j’entends déjà les voix de ceux qui me diront : naïveté ou regardez Bayrou (le parangon de l’honnêteté intellectuelle pour beaucoup… c’est dire où nous en sommes!)…

L’autre forme d’action politique chrétienne serait de rejeter pour l’essentiel le cadre de l’État nation et de lui préférer une forme d’engagement politique plus riche. L’idée dominante qui fait du vote, de l’engagement partisan ou de l’exercice d’un mandat électif le tout de l’engagement politique est singulièrement réductrice et appauvrissante. Je suis pour les soins palliatifs et contre l’euthanasie ? Que faire pour accompagner mes proches ? Est-ce que je soutiens les structures d’accompagnement de malade en fin de vie ? Je suis pour le mariage union durable d’un homme et d’une femme ? Que fais-je pour vivre mon mariage ? Je suis pour l’autonomie éducative ? Comment assumer ma responsabilité de père ? Comment aider les familles culturellement moins favorisées ? Il faut être radical comme dirait Saul Alinski (que je n’ai toujours pas lu). C’est autre chose que de mettre un bulletin dans une urne !

C’est une tâche qui peut paraître bien difficile mais ce serait dommage de ne pas essayer. Je ne parle pas (uniquement) de conversion personnelle mais d’action sociale, professionnelle et économique. Je repense à cette phrase du Bx Frédéric Ozanam :

Je voudrais enserrer le monde entier dans un réseau de charité

Une telle démarche peut d’ailleurs être liée à un refus de voter lorsque l’alternative proposée offre le choix entre des candidats plus inacceptables les uns que les autres. Cette forme d’abstention engagée était celle prônée par Alasdair MacIntire en 2004 aux États-Unis (ici). Nous n’en sommes peut-être pas tout à fait là : l’impératif d’éviter Hollande est suffisamment fort pour préférer voter Sarkozy au second tour, au besoin en s’abstenant au premier.

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6 commentaires leave one →
  1. 21 avril 2012 15 h 44 mi

    On peut aussi estimer après discernement qu’on peut tout de même voter F. Hollande malgré ses propositions litigieuses. Ce qui est mon cas.

    Et puis, si le Magistère, ou plus généralement l’Eglise, peut rappeler à bon droit les impératifs de respect de la dignité et demander la vigilance et le recul avant toute légifération hasardeuse, peut-elle ( et surtout pouvons-nous ) néanmoins se dresser en donneur de leçons alors que son passif n’est guère glorieux en matière des droits de l’homme ?

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    • 22 avril 2012 10 h 57 mi

      La légalisation de l’euthanasie et l’union dite mariage pour les personnes de même sexe me semble s’opposer à un vote en faveur d’Hollande. Ce sont des décisions irréversibles. Toutes les âneries de Sarkozy sont réversibles ; celles d’Hollande ne le seront pas.
      L’argument sur le passé de l’Eglise me semble relever du sophisme. Nous sommes pêcheurs et l’Eglise aussi mais cela n’interdit pas de dire ce que l’on a à dire surtout pour éviter des erreurs graves sans se dresser en donneur de leçon.

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      • 22 avril 2012 17 h 50 mi

        Je ne comprends pas votre notion d’irréversibilité. 🙂

        Par ailleurs, je prends en compte le reste des programmes et surtout la capacité à occuper les fonctions régaliennes.

        Quant au passé de l’Eglise, j’étais allé trop vite. Je voulais exprimer mon malaise devant une certaine attitude…

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  2. Hélios permalink
    23 avril 2012 18 h 09 mi

    Il me semble que ces principes non-négociables ne devraient pas faire l’objet d’un engagement des candidats.

    L’euthanasie est-elle une décision « de gauche »? On peut penser à juste raison que non. La loi sur l’interruption volontaire de grossesse a été proposée par une femme appartenant à un gouvernement de « droite ».

    Sur de telles questions, liberté totale de vote des députés en leur âme et conscience.

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  3. Jean-Michel Castaing permalink
    24 avril 2012 21 h 55 mi

    Le candidat socialiste n’est pas chrétien. On ne peut pas être en faveur de l’euthanasie ( et à fortiori être à l’origine de sa légalisation) et être chrétien. C’est aussi simple que cela. Dire que c’est un péché grave est un euphémisme.

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  4. 26 avril 2012 13 h 51 mi

    Monsieur, bonjour,

    Depuis 1924, les Editions Salvator travaillent à faire connaitre à un large public des œuvres diverses et variées, qu’il s’agisse de sciences humaines et religieuses, ou encore de roman jeunesse et adulte.

    Le parcours attentif de votre site me laisser penser que vous faîtes partie des incontournables pour la mise en avant de ce type d’ouvrages, de par votre ouverture d’esprit et la qualité de vos articles.

    Pour cela, nous souhaiterions développer avec vous des collaborations via votre site, qu’il s’agisse de présentations d’œuvres, d’analyses ou de chroniques. Nous sommes prêts à jouer le jeu de l’envoi de nos livres et à passer au feu de la critique.

    Si une collaboration est envisageable, n’hésitez pas à me contacter.

    Bien cordialement.

    Thomine Josseaume
    Attachée Presse Editions Salvator

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