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La rafle du Vel’ d’hiv’ : un crime français ?

23 juillet 2012

La responsabilité de l’État français voire de la France dans la rafle du Vélodrome d’hiver a été reconnue par Chirac en 1995. Hollande reprend ce propos pour l’essentiel, citant d’ailleurs la formule forte du discours de 1995 :

La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux.

Koz vient de montrer l’ambiguïté des discours présidentiels corrèziens. Et sur l’analyse de ces discours écrits pour plaire à tout le monde, il n’y a sans doute pas grand chose à ajouter. Sur le fond, la question est délicate. Est-ce bien la France qui a commis ce crime ? Est-ce bien la France qui a résisté ? Où était la France ? Existe-t-elle d’ailleurs ?

Si elle existe, c’est, peut-être, d’abord comme victime. En juillet 1940, la France a été victime d’un coup d’État juridique vigoureusement dénoncé par René Cassin, dans un bel article paru dans la France libre de janvier et février 1941 (et réédité dans la Revue de droit public 2010, p. 643 avec une présentation de F. Mélin-Soucramanien). Qu’est-elle devenue ensuite ? A-t-elle été résistante ou collaboratrice ?

La mythologie républicaine de l’après-guerre est fondée sur l’idée de continuité de la République malgré, par dessus d’une certaine façon, l’épisode du régime de Vichy. Elle est résumée dans l’article 1er de l’ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine :

La forme du Gouvernement de la France est et demeure la République. En droit celle-ci n’a pas cessé d’exister.

Pendant des années cette mythologie a eu pour effet d’affaiblir la reconnaissance de la part de responsabilité revenant à la France ou si on préfère aux Français.  Le Conseil d’État n’a reconnu que tardivement la responsabilité de l’État dans la déportation des juifs (CE, 12 avril 2002 et CE, avis, 16 février 2009. –  V. M. Verpaux, L’affaire Papon, la République et l’État : Rev. dr. constit. 2003, p. 513). Le discours juridique rejoint ainsi d’une certaine façon, le discours politique (dont il est peut-être une partie d’ailleurs, surtout dans ces circonstances très particulières). Il est vrai que le danger de ce genre de discours serait de reconnaître que le régime de Vichy était aussi la France (V. la conclusion de F. Miclo). Finalement, ce genre de discours ne veut pas dire grand chose même s’ils ont le mérite de remettre en cause une mythologie gaullienne dépassée.

Alors faut-il choisir sa France ? Cela ne conduit-il pas à une impasse ? La réalité historique ne devrait-elle pas conduire à reconnaître, comme l’écrit très justement Patrice de Plunkett (ici) que :

La vérité c’est que le crime fut commis en France par des Français…

Et il est vrai que ce n’est pas ce qu’ont dit Chirac et Hollande. C’est pourtant ce qu’il faudrait dire et admettre. La France n’existe pas ; elle n’est pas et ne peut pas être coupable de ce crime ; les Français si… Certains ont commis des crimes ignobles ou ont permis que ces crimes soient commis. D’autres ont sauvé leurs frères, ont su parfois désobéir pour préserver leur conscience et leur frère en humanité : ils ont résisté.

Le témoignage d’Annette Muller, La petite fille du Vel’ d’hiv’ laisse percevoir toute l’ambiguïté de l’époque et des Français. Arrêtée avec sa mère et ses trois frères, elle est emmenée au Vel’ d’hiv’ avant d’être conduite à Drancy d’où elle est retirée. Elle est ensuite cachée avec son frère par des religieuses. Tout son récit oppose ignominie et générosité ; les applaudissements des voisins lors des arrestations et le geste d’un policier qui permet à deux de ses frères de s’échapper ; la concierge qui pille leur appartement et celle qui protège son père. Il faut assumer les deux parts de cette histoire : avoir honte de l’ignominie et être fier de la générosité. Il n’y a pas compensation : même s’ils ont été plus nombreux (j’aimerais le croire) les gestes d’humanité ne compensent pas les gestes ignobles.

Heureusement, des Français ont résisté. On prétend que c’est au nom d’une certaine idée de la France ; parce que la France serait une idée. Je préfère croire que c’est par amour du prochain, de la justice et par conscience.

Le débat auquel on assiste est obscurci parce que l’on assimile la France à sa forme juridique, à l’État ou à une idée voire une idéologie. La France est un pays et c’est tout. La responsabilité impliquée par la rafle du Vel’ d’hiv’ restera toujours celle des personnes qui ont permis à ce crime de surgir dans notre histoire. Elle est une tâche dans notre histoire dont nous ne sommes pas responsables mais qui ne s’efface pas pour autant. Elle est un crime français parce que commis par des Français.

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2 commentaires leave one →
  1. 23 juillet 2012 23 h 19 mi

    il n’empêche que toute responsabilité est individuelle avant d’être collective,
    et cela même si notre volonté peut être affaiblie par les décisions de la collectivité: ça fait qu’on est moins gravement coupable, c’est des circonstances atténuantes lorsqu’on sait que beaucoup craignaient pour leur famille ou avaient été longuement préparés par la propagande, mais chaque responsabilité, pour chaque acte, reste individuelle.
    c’est aussi idiot de dire que « la France » -c’est à dire tous les français, peu ou prou- est coupable ou innocente que de dire que tous les arabes sont des voleurs ou que tous les noirs sont je ne sais pas quoi. chaque personne doit rester responsable de ses actes. c’est d’ailleurs individuellement que les criminels de guerre, Allemands ou Français, ont été jugés, et c’est justice.
    moi, je ne sais pas encore comment je réagirais dans un tel cas, qu’on me laisse le temps d’agir avant de m’accuser ce ça ou de l’esclavage du 18è siècle ou de je ne sais quoi. je suis responsable aujourd’hui d’acheter du riz, du chocolat et des bananes pas assez cher à des gens qui travaillent trop dur pour les produire, je peux essayer de rétablir en donnant à des assocs dans leur pays ou en achetant équitable, mais la rafle du Vel d’Hiv, non. et même, mon grand père a risqué sa vie en cachant des résistants aux Allemands, mais je n’en retire aucune gloire: moi je n’étais pas née du tout et je ne l’ai absolument pas aidé.

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  2. Gomez permalink
    5 août 2012 10 h 39 mi

    Ce qui m’etonnera toujours dans ce pays est l’absence totale de logique. La raffle du Vel d’hiv est un acte abominable commis par des français. certes! Mais plus pres de nous , que dire de la livraison massive de soldats français à l’ennemi, . C’etait en 1962, apres les accords d’Evian.. les instructions officielles donnees par les plus hautes instances , d’abandonner les harkis au FLN .. Les instructions menaçaient meme les officiers et fonctionnaires français des plus graves sanctions s’ils contrevenaient aux ordres de De Gaulle et de ses ministrtes Joxe et Mesmer sans parler des Tricot et autres hauts fonctionnaires aussi zélés que papon et Bousquet… N’est ce pas un crime d’Etat? Et pourtant, tous ces responsables sont aujourd’hui honores comme jamais! Pourtant c’est le meme schema en pire car la France n’etait pas sous la botte etrangere et avait toute sa souverainete.. Que les français balaient d’abord devant leur porte avant de donner des leçons ..

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