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De l’obéissance à la soumission: Compliance

6 octobre 2012

C’est un lieu commun de la critique cinématographique d’affirmer qu’un film est un ovni, un film nécessaire pour notre temps que l’honnête personne du XXIe siècle a le devoir moral d’avoir vu. Heureusement, Compliance n’est pas un de ces films… C’est tout de même un excellent film bien réalisé et bien joué (Pearltree sur le sujet). Son sujet est troublant : comment une société qui sait préparer des hamburgers peut-elle susciter chez ses membres des comportements de soumission objectivement scandaleux ? Je m’explique. Le pitch (qui a inspiré aussi un épisode de Law and order svu) est assez simple : la gérante d’un fast-food est avertie par téléphone qu’une de ses employées aurait volé de l’argent à une cliente. L’interlocuteur se présente comme un officier de police et donne une série de consignes d’abord assez anodines puis totalement délirantes pour l’observateur extérieur, jusqu’à induire une agression sexuelle.

La force du film vient d’abord de sa réalisation. Le cadrage serré mais instable nous implique personnellement dans les événements. L’exiguïté des locaux, que ce soit le fast-food bondé ou la remise emcombrée d’étagères et de cartons, crée une impression de proximité dérangeante. La dérive que décrit l’histoire est, en outre, illustrée par un glissement de la caméra qui passe lentement de la contre plongée à une plongée rabaissant les personnages. Un plan étrange laisse à un autre moment la caméra dégouliner sur le côté pour partir dans le vague, en laissant le personnage filmé à sa place. Nous sommes à l’image d’un monde flottant, une estampe perverse de notre société faite de hamburgers, de problèmse de frigo et d’autorité.

La narration fait ensuite apparaître les mécanismes de la manipulation et de l’autorité. Bien évidemment, le policier n’en est pas un mais presque tous les protagonistes vont lui obéir. Seul un petit jeune, Antigone en habit d’équipier MacDo, se retire face à l’anormalité des consignes données. La victime elle-même se soumet de plus en plus complètement à l’autorité de la voix qui sort du téléphone. Au cours du film d’ailleurs, la voix du faux policier devient claire : elle n’est plus déformée par le téléphone. Cela permet certainement un meilleur confort mais illustre aussi le passage de l’extériorité à l’intériorité : l’ordre ne vient plus du dehors, il est intégré par les auditeurs (la victime et les tortionnaires). Elle se laisse fouiller au corps, mettre à nue, fesser et violer avec une docilité que n’aurait pas un agneau mené à l’abattoir. Elle intègre totalement les consignes : elle savait que ça devait arriver ! C’est ce qu’elle déclare lors de l’enquête à la fin du film.

Le comportement des tortionnaires laisse également le spectateur désemparé. Comment peuvent-ils faire cela ? Comment ne se rendent-ils pas compte de l’usurpation d’autorité ? Non, décidément, c’est trop gros! L’être humain n’est pas si mauvais! Et pourtant, le film est inspiré d’une série de faits similaires qui se sont déroulés il y a quelques années aux Etats-Unis (ici). Il conduit à s’interroger sur les raisons de l’obéissance ou plus exactement de la soumission à l’autorité.

La référence à l’expérience de Milgram est évidente. Stanley Milgram a élaboré une expérience qui a créé le scandale dans les années 60. Sous prétexte de travailler sur la mémoire, Milgram mesurait le degré de soumission à l’autorité des individus participants à l’expérience : les vrais cobayes étaient les individus chargés d’infliger des décharges électriques de plus en plus fortes en cas de mauvaise réponse. Le principe a été repris dans I comme Icare de Costa-Gravas :

Le pitch de l’expérience de Milgram a aussi servi de base à un documentaire sur l’influence et les dangers de la télé réalité (Le jeu de la mort). Dans Compliance, le faux policier est assurément un malade mais il adopte aussi, dans les scènes qui le montrent directement, une forme de démarche expérimentale, notant les noms, les réactions et les actions de ses cobayes.

Quels sont alors les mécanismes à l’oeuvre dans le processus d’obéissance ? D’abord, il est nécessaire au sein d’une société que les individus obéissent un minimum à des règles sociales et juridiques sous peine de voir la société sombrer dans un chaos du type de celui décrit par Hobbes lorsqu’il formule sa conception de l’état de nature. Ensuite, le conformisme est un puissant facteur d’obéissance. L’apport de Milgram est de montrer l’importance d’autres facteurs qui expliquent, sans le justifier, que des individus de toute culture et de tout milieu se laissent entrainer vers un obéissance aveugle.

Parmi eux, il faut citer l’intégration dans une organisation attribuant à l’individu un rôle très spécialisé dans la réalisation d’une opération. Ainsi, la plupart des personnes qui ont pu collaborer à la réalisation des projets d’Hitler n’avaient qu’un rôle limité dans les génocides qu’Hitler et quelques autres ne pouvaient pas accomplir seuls. Ce constat a même été transformé en argument de la défense dans les procès de Nuremberg ou lors du procès de Eichman (V. Hannah Arendt sur la banalité du mal : Eichmann à Jérusalem). Elle ne constitue toutefois en aucune façon une raison de minorer la culpabilité des personnes. Rien ne sert de prétendre que l’on pensait faire ce qu’on avait à faire, comme le dit d’ailleurs la gérante (qui se considère elle-même comme une victime !), lors de l’épilogue de Compliance. Le film démonte subtilement dès le début l’enchaînement qui conduit chacun de l’obéissance à la soumission aveugle. Passant par l’intermédiaire de la gérante, le faux policier profite de l’autorité de celle-ci pour s’en revêtir et l’usurper. En recevant l’appel et en transmettant le combiné de téléphone aux autres protagonistes, la gérante certifie d’une certaine façon que l’interlocuteur est bien un officier de police. A partir de là, il peut manipuler les esprits, affaiblir les petits sursauts de conscience en ayant réponse à tout.

D’un point de vue juridique, le film pose ainsi des questions extrèmement pertinentes et toujours d’actualité. Même sans Hitler au pouvoir, la question de l’obéissance et de l’autorité et de leur rapport à la justice et à la raison se pose. On retrouve l’ancienne interrogation de saint Augustin reprise par Kelsen : comment distinguer l’Etat et une bande de voleurs ? Pourquoi faut-il donner son argent à une personne (le percepteur) et non à une autre (le brigand) ? Pour Kelsen, le droit est ce qui a objectivement la signification d’une norme juridique (H. Kelsen, Théorie pure du droit [1960] : Dalloz 1962, rééd. Buylant-LGDJ 1999, p. 51 et s.). Mais alors pourquoi attribuons-nous à un ordre, ponctuel (commandement) ou permanent (règle) une telle signification ? Kelsen répond que cette signification découle de la conformité de l’ordre à une norme supérieure (la loi par exemple), dont la signification découle elle-même d’une norme encore supérieure (la constitution par exemple) et ainsi de suite, jusqu’à affirmer l’existence d’une norme fondamentale non posée par la volonté humaine (Grundnorm, à l’existence douteuse. Kelsen finira par reconnaître qu’elle est une fiction). Pour Augustin, c’est la justice et l’ordre divin et non seulement la volonté qui fonde le droit. Compliance illustre la faiblesse humaine mais aussi, les deux allant de paire, la faiblesse d’un certain juridisme qui conduit par exemple la gérante à imposer la présence d’une autre employée pendant la fouille au corps parce que c’est obligatoire aux termes de l’accord d’entreprise (il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire aussi sur les aspects de droit du travail du film) mais obéit à toutes les pathologiques injonctions d’une autorité invisible.

Soixante-dix cas d’incidents de ce type auraient été recensés aux Etats-Unis ; nous sommes loin d’un cas isolé. Soixante pourcent des cobayes de l’expérience de Milgram auraient infligé une décharge mortelle à leur victime. Chacun se dit évidemment : moi j’en serais incapable…

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