Skip to content

Ce qui est bien dans le mariage

5 février 2013

La Rote romaine a fait sa rentrée comme tous les ans en profitant d’un discours dense du Pape. Pour mémoire, la Rote est une juridiction qui juge essentiellement les appels dirigés contre les décisions rendues par les juridictions de première instance (CIC, Can. 1444). Bien évidemment une grande part des affaires traitées par la Rote romaine relève du droit de la famille et en particulier de la nullité du mariage. Cela explique que les discours pontificaux prononcés lors de la rentrée judiciaire portent essentiellement sur le mariage.

Pour cette année, la traduction française reste incomplète mais elle a été aimablement publiée sur le site de La Croix (trad. Vatican Information Service. –  V. aussi ici et ). Je ne peux pas prétendre fournir la traduction des passages qui manquent mais uniquement attirer l’attention sur le point de départ de la réflexion de Benoît XVI, puisqu’il manque justement un ou deux fragments de l’introduction du discours, outre les références à des documents pourtant intéressants… En effet, le pape attire l’attention sur la crise commune qui touche la foi et le mariage. C’est pour cela que d’une certaine façon, il est possible de voir (mais je me trompe peut-être) dans ce discours une réflexion sur ce qu’est un mariage chrétien et, surtout, sur ce que sont des époux chrétiens. Le Code de droit canonique rappelle que

[l]’alliance matrimoniale, par laquelle un homme et une femme constituent entre eux une communauté de toute la vie, ordonné par son caractère naturel au bien des conjoints [bonum coniugum] ainsi qu’à la génération et à l’éducation des enfants, a été élevée entre baptisés par le Christ Seigneur à la dignité de sacrement (Can. 1055 – § 1).

Le mariage est donc tout à la fois un contrat, d’un genre un peu particulier puisqu’il s’agit d’une alliance reflet de l’Alliance entre Dieu et l’humanité, et un sacrement. On retrouve ici l’origine de la fameuse dualité du mariage civil contrat et institution. La réflexion de Benoît XVI prend appui notamment sur la notion de bien des conjoints [bonum coniugum]. De saint Augustin à la théologie du corps de Jean-Paul II en passant par la Commission théologique internationale (La doctrine catholique sur le sacrement du mariage, 1977) la réflexion sur le mariage et le bien qu’il constitue pour les personnes et la société n’ont pas manqué dans l’histoire de l’Église. Saint Augustin notamment a sans doute beaucoup influencé la pensée catholique afin de montrer ce qui est bien dans le mariage (traduction de De bono conjugali peut-être préférable à Bonheur conjugal). Ce bien n’est pas facile à saisir et encore moins à atteindre. En effet, il est un but de l’union et non un attribut de celle-ci, elle n’est pas simplement la communauté de vie entre des personnes faites pour s’entendre.

Bonum Coniugum, compris jusqu’ici principalement en relation aux hypothèses d’incapacité.

Cela signifie tout simplement que d’ordinaire, le bien des époux, bonum coniugum, est appréhendé essentiellement dans les instances en nullité de mariage et principalement à travers la notion de consentement. En effet, le consentement des époux qui choisissent le mariage chrétien présente un contenu particulier dont l’absence rend incapable de contracter mariage :

Can. 1095 – Sont incapables de contracter mariage les personnes:

1  qui n’ont pas l’usage suffisant de la raison;

2  qui souffrent d’un grave défaut de discernement concernant les droits et les devoirs essentiels du mariage à donner et à recevoir mutuellement;

3  qui pour des causes de nature psychique ne peuvent assumer les obligations essentielles du mariage.

C’est surtout le second point qui mérite attention lorsqu’on entend vérifier que les époux ont effectivement en vue leur bien réciproque. Malgré les séances de préparation au mariage, combien d’époux ont réellement conscience de la portée de l’engagement qu’ils prennent l’un envers l’autre en présence de Dieu? Bien sûr, il n’est pas nécessaire d’être parfait et de prévoir dans les moindres détails son programme de sainteté conjugale pour la vie. Mais il faut s’engager à aimer, à donner et à recevoir ; aimer ne suffit pas. Le mariage est ordonné aux biens des époux, c’est une finalité, un but à atteindre à deux avec l’aide de Dieu:

l’authentique bien conjugal qui consiste simplement à toujours vouloir le bien de l’autre, selon un véritable et indissoluble Consortium Vitæ.

Benoît XVI insiste longuement sur l’importance de la foi, si possible partagée, des époux comme élément central du mariage et sur les difficultés que suscite par contrecoup la fermeture à Dieu. Inversement, un époux peut témoigner malgré  la séparation du bien du mariage : le pape fait à nouveau l’éloge du témoignage, incompréhensible le plus souvent pour nos contemporains, que le conjoint abandonné ou victime du divorce rend à la fidélité conjugale.

Au-delà de la communauté de vie et des trois biens augustiniens (procréation, exclusivité et perpétuité), le pape envisage le cas des mariages contractés malgré un manque de foi, une ignorance voire un refus de la dimension surnaturelle ou du moins sacrée du mariage :

On ne doit donc pas faire abstraction qu’il puisse exister des cas dans lesquels, justement en raison de l’absence de foi, le bien des conjoints devient compromis et donc exclu par le consentement même…

Une telle conception du bien des époux implique certainement pour les canonistes une nouvelle réflexion sur la pratique des nullités de mariage. J’entends déjà d’ici ceux qui vont contester l’opportunité de ces procédures (même si je doute qu’ils soient parvenus à ce point du billet…) et préférer la voie pastorale. Il suffira de rappeler ici qu’il n’y a aucune contradiction entre pastorale et droit (Jean-Paul II, Discours à la Rote, 18 janv. 1990, n° 4). La prise en compte de la foi, la compréhension et l’adhésion à la sacramentalité du mariage et la volonté de s’engager sur le chemin du mariage chrétien méritent certainement d’être mieux prises en compte par exemple lorsque la foi faisait défaut dès l’origine ou lorsque la vie chrétienne est devenue impossible avec le conjoint (une réinterprétation moderne du privilège paulinien est-elle possible? [vous avez trois heures]). C’est sans doute le moment de lire ou relire La doctrine catholique sur le sacrement du mariage de la CTI, citée à plusieurs reprises dans le discours.

Ils semblent bien beaux et bons les époux chrétiens. Le malheur est qu’il n’y en a pas beaucoup… C’est notre faiblesse à titre individuel et au sein de la société contemporaine. Cette faiblesse se fait cruellement sentir dans les débats actuels sur l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe. En effet,comme le remarque très justement Hauerwas :

Now, when marriage becomes a mutually enhancing arrangement until something goes wrong, then it makes no sense at all to oppose homosexual marriages.If marriage is a calling that makes promises of lifelong monogamous fidelity in which children are welcomed, then we’ve got a problem. But we can’t even get to a discussion there, because Christians no longer practice Christian marriage (Hauerwas on marriage, sex, and homosexuality)

En deux mots, si le mariage n’est rien d’autre qu’une convention temporaire entre deux personnes qui s’aiment jusqu’à ce que la mort l’amour d’un autre les sépare, il est difficile de refuser le mariage aux personnes de même sexe. Ce n’est que si le mariage prend un autre dimension que la question se pose. S’il est conçu comme un engagement pour la vie ouverte à l’accueil des enfants nous avons une bonne raison de nous opposer à l’extension du mariage. Bien sûr certains diront que cela ne concerne que le mariage religieux et non le mariage civil. Ce n’est vrai qu’en partie ; autrement dit, c’est faux pour une autre partie, et la plus essentielle : celle de l’accueil des enfants. Le vrai problème, pour rester un peu dans mon sujet, vient du fait que les couples hétérosexuels y compris chrétiens et même catholiques ne vivent pas cette dimension chrétienne du mariage. Et c’est précisément pour cela que le discours de Benoît XVI est réellement important : en insistant sur le Bonum coniugum, il invite à vivre ce qui fait la spécificité du mariage chrétien sans sombrer dans le sentimentalisme.

Advertisements
8 commentaires leave one →
  1. 5 février 2013 17 h 25 mi

    Merci pour ce billet. La notion de Bonum coniugum me parle plus que celles issues de la théologie du corps de Jean-Paul II, elle me semble moins essentialiser la sexualité.

    J'aime

  2. 5 février 2013 21 h 41 mi

    Merci pour ce billet instructif !

    L’entrée juridique par le droit canonique éclaire, mais – me semble-t-il – seulement dans une certaine mesure..

    Le droit met en effet l’emphase sur l’instant du consentement, où la volonté s’engage fermement. Ce moment est important, dans la mesure où c’est cet engagement de la volonté qui constitue le mariage…

    ..mais l’essentiel de la vie chrétienne, où je joue le bonum conjugum, se joue après, dans la tentative toujours renouvelée de vivre ce que l’on a promis.

    Je te réponds (ou pas) de ce pas.

    J'aime

      • 6 février 2013 9 h 54 mi

        Merci pour cette réponse en complément… @Aimé : allez lire d’ailleurs le billet d’Incarnare, vous verrez que tout se tient finalement !
        A lire aussi le dernier billet de Pneumatis (les grands esprits se rencontrent!!) : http://pneumatis.over-blog.com/article-mariage-du-desir-a-la-vocation-115082454.html
        Sur le rôle du droit, il est nécessaire, utile mais partiel. Nécessaire parce que le mariage fondateur de la famille est une contrat et un sacrement constitutif de l’Eglise domestique part de la société qu’est l’Eglise : la dimension juridique est liée à la conception que l’on a de l’Eglise. Utile parce que le droit donne des modèles et stimule une réflexion qui n’est pas que casuistique. Partiel car une procédure ne remplace pas l’action pastorale ; partiel parce que le droit canonique dépend de la théologie et non l’inverse.
        Sur le point plus particulier du consentement, c’est le point de départ de l’engagement. Le contentieux de la nullité remonte au consentement mais l’éclairage juridique porte aussi sur l’engagement, c’est à dire sur la vie et cette tentative de vivre ce qu’on a promis…

        J'aime

    • 6 février 2013 0 h 22 mi

      Merci pour le texte de la CTI. Je vais le lire au calme.. même si un texte sur la doctrine du mariage avant JPII a des chances de paraître un poil sec.

      J’ai essayé dans mon dernier billet de montrer cette dynamique de l’enrichissement doctrinale qui nous donne les trois pôles biens, fins, dons.

      J'aime

  3. Monique permalink
    7 février 2013 21 h 14 mi

    Voici le texte intégral du discours de Benoît XVI à la Rote, en français tel qu’il est accessible sur le site du Vatican :
    http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/speeches/2013/january/documents/hf_ben-xvi_spe_20130126_rota-romana_fr.html

    J'aime

  4. 15 février 2013 13 h 19 mi

    à NM : j’y suis allé… quelques idées en retour sous forme d’une réponse à Pneumatis :
    http://lmvid.blogspot.fr/2013/02/du-sacrifice-la-croix.html

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :