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Un démocrate nommé Pilate

29 mars 2013

Pilate démocrate ? Ce n’est pas que pour la rime. C’est une des interprétations possibles de l’Évangile du vendredi saint. C’est en tout cas celle proposée par Hans Kelsen, célèbre théoricien du droit connu pour avoir élaboré la plus impressionnante construction juridique du XXe siècle. Jean 18, 37-40 est cité à plusieurs reprises par Kelsen dans on œuvre. Pour mémoire :

Pilate lui dit :  » Donc tu es roi ?  » Jésus répondit :  » Tu le dis : je suis roi. Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix.
Pilate lui dit :  » Qu’est-ce que la vérité ?  » Et, sur ce mot, il sortit de nouveau et alla vers les Juifs. Et il leur dit :  » Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation.
Mais c’est pour vous une coutume que je vous relâche quelqu’un à la Pâque. Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ?
Alors ils vociférèrent de nouveau, disant :  » Pas lui, mais Barabbas !  » Or Barabbas était un brigand.

Il est particulièrement remarquable que ce passage soit cité en conclusion de son livre sur La démocratie (1929, trad. fr. 1931, rééd. Dalloz 2004) mais aussi en ouverture de son essai sur Qu’est-ce que la justice ? (1953, trad. fr. 2012 par P. Le More et J. Ploudre, préf. V. Lasserre). Pour Kelsen, Pilate est un parfait démocrate fidèle au scepticisme et au relativisme sensés fonder le régime démocratique. Le relativisme est au cœur de sa pensée. Non seulement Kelsen assume son relativisme mais il le revendique. C’est en cela qu’il est intéressant alors que le relativisme est parfois utilisé comme une simple insulte intellectuelle.

Relativisme et démocratie

Kelsen est un démocrate à tendance sociale. Il exprime sa préférence en faveur de la démocratie qui correspond le mieux, selon lui, à la philosophie relativiste et sceptique à laquelle il adhère :

Si je me prononce pour la démocratie, c’est exclusivement… en raison du lien qui existe entre la démocratie et une philosophie relativiste (note 1, p. 100-101).

Dans la logique kelsenienne, il est possible d’opposer simplement le régime démocratique au régime autoritaire. Le premier est fondé sur une philosophie sceptique, relativiste et absolument tolérante ; le second est fondé sur des idées métaphysiques jugées vraies par le sage mais irrationnelles par le sceptique. En effet, si la vérité existe et est accessible à une personne ou un groupe de personnes, ceux qui connaissent la vérité peuvent s’arroger le pouvoir de décider pour les autres et la société politique tout entière :

De fait, la cause de la démocratie apparaîtra désespérée si l’on part de l’idée que l’homme peut accéder à des vérités et saisir des valeurs absolues (La démocratie, p. 110).

Pilate semble donc bien être le meilleur des démocrates lorsqu’il s’en remet au jugement du peuple pour décider de la culpabilité de Jésus. Pour Kelsen, le principe majoritaire, lié à l’idée de liberté, permet de trancher les questions posées sans référence à des idées métaphysiques. L’idée même qu’il existe une vérité autre que celle découlant d’actes de volonté est écartée. En réalité, elle est même indifférente. Le fait que Pilate n’attende pas la réponse de Jésus avant de s’adresser au peuple pour qu’il décide est le signe de cette indifférence, comme le relève notamment Benoît XVI. Par certains côtés, Kelsen se rapproche des pragmatistes tel que R. Rorty qui fonde tout jugement de vérité sur un accord intersubjectif.

Un tel relativisme n’est pas sans séduction car il est protecteur de la minorité au sein du régime démocratique et instaure un régime de tolérance absolue. En réalité, il n’est pas sans danger ainsi que l’illustre le passage de l’Évangile utilisé par Kelsen. L’indifférence au contenu des décisions et des règles peut conduire à la condamnation d’un innocent en toute connaissance de cause ; ce que ne conteste d’ailleurs ni Pilate, ni Kelsen. Un anti réalisme à la Rorty peut d’ailleurs conduire à justifier, contrairement au projet initial, un régime totalitaire (V. l’analyse de Rorty sur 1984 d’Orwell et sa critique not. par J. Conant et J.-J. Rosat).

Il est assez compréhensible que le relativisme de Kelsen et le pragmatisme de Rorty aient été critiqués dans un même mouvement par notre Pape émérite Benoît XVI alors cardinal (J. Ratzinger, Qu’est-ce que la vérité? : Valeurs pour un temps de crise, Parole et Silence 2005, p. 25 et s. ). En réalité, une autre interprétation de Jean 18 est possible. En effet, si Jésus reconnait le pouvoir judiciaire de Pilate, il ne manque pas de lui rappeler qu’il lui vient d’en haut. Le pouvoir ne trouve pas sa source en lui-même mais en dehors de lui. Dès lors que Pilate prétend fonder son pouvoir sur lui-même et l’utilise à ses propres fins, il n’exerce plus qu’un pouvoir brut. Il n’est qu’un usurpateur méprisant la justice.

Relativisme et justice

La théorie de la démocratie de Kelsen est liée à sa théorie du droit. Il n’est donc pas étonnant que son interrogation Qu’est-ce que la justice ? s’ouvre également sur Jean 18 et débouche sur une théorie relativiste du droit. Finalement, Kelsen ne répond pas à la question qu’il s’est posé : la justice est indifférente à la théorie du droit.

Pour Kelsen, la question de la justice est une question de valeurs ou plus exactement de conflits de valeurs qui ne peut être tranchée que par un jugement de valeur, éminemment subjectif, résultant d’un acte de volonté et non d’un acte de connaissance. Aucune hiérarchie objective n’est possible entre les valeurs et tous les critères traditionnellement proposés pour distinguer le juste de l’injuste sont sans intérêt. Platon, Jésus, Kant et Aristote notamment en prennent pour leur grade et les conséquences que l’on prétend tirer de leurs enseignements en matière de justice ne sont rien d’autre que des formules creuses. Le droit naturel est, ici comme ailleurs chez Kelsen, vigoureusement rejeté.

Le fondement d’une telle conception du droit indifférente à la justice est à nouveau le relativisme des valeurs et la tolérance. Le rejet de l’absolu est un facteur de tolérance qui permet la coexistence pacifique des individus. La proximité avec Hobbes sur ce point est évidente même si Hobbes n’était que très modérément démocrate (il est toutefois à l’origine d’un courant majeur de la philosophie politique libérale). Par certains côtés, cela peut paraître sympathique. En effet, qui préfère l’intolérance à la tolérance ?

Cela ne veut pas dire que la conception de Kelsen soit tout à fait convaincante. A nouveau, elle conduit à la condamnation d’un innocent ; non pas à la suite d’une erreur judiciaire mais de manière délibérée car Pilate avoue ne trouver en Jésus aucun motif de condamnation. N’ouvre-t-elle pas la voie à des régimes potentiellement totalitaires sous des apparences de démocratie ? Si la loi peut être injuste à ce point quelle différence entre le droit et le pouvoir brut ? entre l’État et une bande de voleurs ? J. Ratzinger et Kelsen ont repris à plusieurs reprises cette interrogation de saint Augustin : comment distinguer l’État d’une bande de voleurs (La Cité de Dieu, IV, 4) ? Leurs réponses étaient évidemment différentes. Le Pape émérite rappelait le nécessaire respect du droit sans lequel la société resterait au stade de la barbarie :

Enlève le droit – et alors qu’est ce qui distingue l’État d’une grosse bande de brigands?

Bien qu’elle appelle des observations plus fines et approfondis que ce que je peux vous proposer ici, la théorie de Kelsen peine finalement à donner une image convaincante du droit en écartant la justice de son champ de vision qui se trouve finalement bien étroit. Benoît XVI relevait le caractère incomplet des théories purement positivistes et relativistes et les comparait, dans son discours au Bundestag, à « des édifices de béton armé sans fenêtres » ! Le droit ne peut ignorer la justice ; qu’il soit difficile de distinguer le juste et l’injuste ne doit pas nous décourager pour autant. Si on renonce à la recherche de la justice, on en arrive à accepter en connaissance de cause l’instrumentalisation du pouvoir et la condamnation de l’innocent.

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7 commentaires leave one →
  1. 29 mars 2013 12 h 41 mi

    Ton billet est très intéressant mais je ne partage pas la réduction de Pilate à un démocrate sceptique et relativiste. Je manque de temps pour faire ici un commentaire approfondi et digne de ce nom mais je souhaite souligner deux ou trois points.

    Tout d’abord, il est erroné de parler du « droit naturel » comme si c’était la même chose pour « Platon, Jésus, Kant et Aristote ». Par exemple, comme l’a souligné Leo Strauss dans son livre sur le sujet, le droit naturel chez Aristote désigne simplement tout ce qui n’est pas du domaine positif, c’est-à-dire l’ensemble des règles, non définies de manière positive, acceptées et vécues par une société donnée. Par exemple, lorsque Ponce Pilate soumet Jésus au jugement de la foule, il ne fait que de suivre la coutume et donc en un certain sens le droit naturel ! 🙂 On évoque Antigone mais si on lit les tragiques, on se rend compte qu’elle se réfère à la coutume, la tradition et non à une certaine métaphysique.

    Donc lorsqu’on parle de droit naturel, de quoi parle-t-on en fait ?

    Ensuite, je dois avouer que je partage le scepticisme de Kelsen car l’histoire montre l’échec de tout droit naturel de type « métaphysique » à protéger effectivement les minorités. Il suffit de lire n’importe quel manuel sur l’histoire des homosexuels pour être convaincu que ce n’est que grâce à un certain relativisme qu’ils ont commencé à être traité de manière décente ! Je ne sais pas quelle serait la bonne philosophie du droit mais j’éprouve une profonde méfiance envers tout droit naturel assez fortement métaphysique.

    Enfin, on ne peut pas séparer le droit de l’idée du juge. En effet, pour dire ce qui est bien et mal, il faut quelqu’un pour l’énoncer !

    J’y reviendrai là-dessus plus tard car je dois y aller ! 🙂

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    • 29 mars 2013 19 h 03 mi

      J’ai simplifié en parlant de Platon, Jésus, Kant et Aristote puis du droit naturel. Kelsen traite chacun séparément. J’espère que cela donnera envie de lire ce petit ouvrage (Qu’est-ce que la justice?) très dense mais très facile à lire.
      En revanche, je ne pense pas que l’on puisse assimiler la coutume à une forme de droit naturel. La coutume reste du droit positif. Certaines coutume immémoriales peuvent prendre une valeur particulière mais elles ne deviennent pas de droit naturel pour autant. Sur l’ambiguïté d’Antigone, je suis d’accord. Maurras avait une interprétation très personnel du mythe : le vrai respect de la loi de la cité était assuré par Antigone et non par Créon qui viole la Constitution ! J’ai fait un petit billet sur Antigone(s) et j’en ferai sans doute d’autres…
      Enfin, sur la séduction de la théorie de Kelsen et notamment la paix et la tolérance qu’elle assure, il y a une forte séduction. Elle reste à mon sens trop aride pour me convaincre. Et attention : la théorie est pure ; le droit ne l’est pas. Une législation admise par la majorité mais qui réduirait à rien les libertés individuelles ne pose pas de problème particulier dans la théorie de Kelsen (au plan juridique ; au plan politique c’est autre chose : et c’est peut-être aussi un intérêt de la théorie d’inviter à une redécouverte de l’action politique au risque de sombrer dans le « tout est politique »).
      Quant à l’idée du juge, c’est en fait une idée nouvelle qui nécessiterait de plus longues explications. La théorie Kelsen a donné lieu à des interprétations réalistes (au sens moderne du terme et non antique ou métaphysique).

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  2. 29 mars 2013 14 h 16 mi

    Cette référence à Pilate et au procès du Christ, je l’ai également lue sous la plume de G. Zagrebelsky, ex-président de la Cour constitutionnelle italienne (Principî e voti. La Corte costituzionale e la politica, chez Einaudi, 2005), pour expliquer la nécessite du contrôle de constitutionnalité dans un État de droit.
    Son approche était un peu différente, car il insistait sur le caractère irréfléchi et mouvant de l’opinion de la foule (acclamant Jésus aux Rameaux, réclamant sa crucifixion le Vendredi), y voyant un reflet des dérives potentielles d’une démocratie qui se contenterait de la souveraineté populaire comme alpha et omega de la décision politique. D’où la nécessité d’un garde-fou, gardien de normes supérieures (où l’on retrouve Kelsen) qui évite à la démocratie de déraper.

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    • 29 mars 2013 19 h 08 mi

      Si vous lisez l’italien, il y a aussi (parait-il !) des choses intéressantes chez V. Possenti, Società liberali al bivio.
      La norme supérieure… c’est l’un des grands problèmes de Kelsen en effet. Certains lui ayant même reproché d’être un crypto-jusnaturaliste ! Le constitutionnalisme est un mouvement ambigu mais très caractéristique de notre époque.

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  3. 2 avril 2013 11 h 21 mi

    Article passionnant qui donne envie d’approfondir le sujet. La notion de droit naturel est d’un maniement délicat en raison des multiples sens différents qu’elle a pris au cours de l’histoire. Michel Villey la traitait avec précautions et avec lui je préfère parler de réalisme. Nous assistons actuellement à un affaiblissement de l’éthique de la vérité de la part du pouvoir, lorsqu’il triche par exemple sur le nombre de participants à une manifestation. On voit bien le rejet de la réalité. Dans le mariage homo il y a caché sous l’idée d’une nature homosexuelle le rejet de la réalité sexuée de l’être humain, homme et femme.

    http://docteurangelique.free.fr/livresformatweb/questionsdisputees/questionsdisputeessurlaverite.htm

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    • 3 avril 2013 20 h 04 mi

      Merci ! Le droit naturel de Villey (qui avait recensé une vingtaine de définitions de la notion il me semble) est finalement plus original qu’on ne le pense en le lisant. Réalisme est sans doute une bonne façon de définir cette approche. Il est certain qu’elle est bien plus féconde et séduisante que tout ce qui a pu être écrit par les défenseurs d’un prétendu droit naturel moderne qui n’est finalement qu’un prototype de positivisme.

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