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Sexe, mensonge et compte en Suisse

4 avril 2013

L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête

La citation de Pascal est suffisamment connue pour qu’une exégèse soit superflue. Valérie en a très finement analysé la dernière illustration dans son billet Irréprochable et impardonnable à propos de l’affaire Cahuzac. Le moralisme en politique débouche paradoxalement mais presque inéluctablement sur l’hypocrisie et le mensonge puis sur le lynchage médiatique. C’est assez désespérant, à part peut-être pour le Front national. Faut-il pour autant abandonner toute prétention à la vertu en politique ?

Il paraît que pour Aristote et quelques autres, la vertu est la juste mesure entre deux vices. La politique n’exige pas des hommes et des femmes qui s’engagent qu’ils soient des bêtes ; elle ne devrait pas davantage attendre d’eux qu’ils soient des anges. La vertu du politique est une forme de prudence et non de perfection (qui n’est de toute façon pas de ce monde). Prétendre être exemplaire, c’est s’exposer au discrédit dès le premier écart. C’est nier l’imperfection et la faiblesse humaine au risque d’oublier la simple humanité à l’égard de ceux qui ont failli. Elle implique simplement le respect d’un minimum de décence, cette fameux décence ordinaire, commun decency, chère à Orwell, ainsi qu’une forme de réalisme et d’honnêteté rejetant le mensonge.

Le mensonge est un drame pour la société moderne et la démocratie. Vérité et politique ne peuvent être totalement séparées sous peine de rendre le monde invivable et d’ouvrir la perspective d’une société totalitaire comme celle décrite précisément par Orwell dans 1984. Et la vérité en cause ici n’est pas métaphysique mais concrète, la vérité de fait, celle de l’homme ordinaire, celle du fait physique, celle du calcul mathématique (la liberté de dire 2+2=4) et du fait historique. Le pouvoir de la vérité peut sembler insupportable au politique qui prétend imposer le pouvoir de la volonté. En transformant les vérités de fait en simples opinions, nous semblons parfaitement tolérants mais nous nous laissons à la merci du pouvoir de la volonté de domination la plus forte. Cela peut passer mais pas toujours. On peut comprendre la déconvenue de ces hommes de pouvoir, de droite comme de gauche, lorsque leur volonté ne suffit pas à convaincre l’opinion. Comment se fait-il que le dirigeant d’une des grandes institutions mondiales ne parvienne pas à convaincre qu’il a été victime d’un viol par une femme de chambre lubrique ? Comment un autre ne parvient-il pas à faire croire qu’il a été victime d’une vente forcée de la part d’un établissement suisse aux méthodes commerciales déplorables ? Le contraire d’une vérité de fait n’est pas l’erreur ou l’ignorance  mais le mensonge (H. Arendt, Vérité et politique : La crise de la culture, p. 317). C’est pour cela que le mensonge est un problème philosophique et politique majeur et un vice grave.

[La vie politique] est limitée par ces choses que les hommes ne peuvent pas changer à volonté. Et c’est seulement en respectant ses propres lisières que ce domaine, où nous sommes libres d’agir et de transformer, peut demeurer intact, conserver son intégrité et tenir ses promesses. Conceptuellement, nous pouvons appeler la vérité ce que l’on ne peut pas changer ; métaphoriquement, elle est le sol sur lequel nous nous tenons et le ciel qui s’étend au-dessus de nous (H. Arendt, conclusion de Vérité et politique, p. 336).

La politique doit donc accepter les vérités de fait comme une limite à son pouvoir. Sans cela aucune vie politique, et a fortiori, aucune vie démocratique n’est possible. C’est une forme de conversion à la simple et bête vérité, la base de l’honnêteté civique, qu’il faut envisager pour tous et chacun.

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11 commentaires leave one →
  1. Bashô permalink
    4 avril 2013 11 h 15 mi

    Pourquoi utiliser tout de suite les grands mots comme le totalitarisme ? Lorsqu’on a lu le cardinal de Retz, Philippe de Commynes etc, on se rend compte que la façon de faire la politique n’a pas autant changé qu’on ne le pense. Ce n’est pas parce que les anciens ne connaissaient pas Machiavel qu’ils ne le pratiquaient pas. 🙂

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    • 4 avril 2013 11 h 21 mi

      Pourquoi ? parce que le totalitarisme se nourrit de ces mensonges… parce que Arendt et Orwell ont eu en vue le totalitarisme lorsqu’ils ont écrit leur texte… parce que des mécanismes totalitaires existent dans tous les régimes même s’ils ne le sont pas globalement.. parce que les moyens contemporains sont sans commune mesure avec ceux de l’ancien temps… (v. à nouveau ce qu’en dit H. Arendt).

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      • Bashô permalink
        4 avril 2013 11 h 58 mi

        H. Arendt a été très critiquée par d’autres philosophes et historiens sur la définition du totalitarisme. Je me garderai bien d’entrer dans ce débat n’ayant aucune compétence en histoire ou en philosophie. Mais je me suis lancé dans la lecture des classiques de l’historiographie moderne, et coïncidence, je suis en train de lire la Société allemande sous le IIIème Reich de P. Ayçoberry. Comme je ne l’ai pas encore fini, je ne peux pas le résumer mais il montre en particulier que la société allemande même en 44 ne partageait pas des traits identifiés par Arendt comme constituant la substance du totalitarisme. Le trait saillant de cette société me paraît être l’obsession de à la fois de la « communauté du Peuple » et du « grand chef », par exemple lorsque le ministère de la Justice donna une série de circulaires ôtant de facto tout pouvoir de décision aux juges, beaucoup de juristes le félicitèrent d’être « réaliste » (sic!),d ‘abandonner les chimères des jurisconsultes pour un service réaliste de la communauté. Il ne s’agissait pas tant de mensonges que de tout réordonner selon ces deux pôles et de traiter la déviance de manière disproportionnée.

        Bref caractériser le totalitarisme de société se nourrissant de mensonges me paraît profondément insatisfaisant et permet d’éviter les questions gênantes. Par exemple, on peut s’interroger sur les mécanismes totalitaires à l’oeuvre au sein de… l’Eglise, c’est-à-dire la façon dont elle traitait les déviants par rapport à la vérité qu’elle définissait. Dans les actes des apôtres, saint Paul fait brûler des livres de magie, de médecine etc donc tous les documents qui allaient contre la vérité du christianisme. Et je passe sur ton héros Thomas More 🙂 Il ne s’agit pas de dire ce qui est vrai et ce qui est faux mais de la façon dont on traite la déviance. Comment considère-t-on les minorités, les déviance etc, voilà un angle qui me paraît plus pertinent.

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  2. 4 avril 2013 12 h 28 mi

    Arendt a été contestée et très critiquée mais ce qui est intéressant c’est précisément que Vérité et politique était une réponse à certaines de ces critiques. Ensuite, le mensonge n’est sans pas le critère unique de la société totalitaire (dont je ne parle pas ici) mais il en est un notable. Surtout, la proximité avec Orwell m’impressionne. La considération pour les minorités, les déviances et les dissidents est intéressante mais elle n’est qu’un pis aller, un tempérament à la puissance de l’opinion. Il n’est pas sûr que la tolérance moderne soit assez forte pour résister en toute circonstance à l’opinion et au mensonge. Mais je te concède qu’elle permet de garder la paix, ce qui est déjà très appréciable.
    Note en passant que ce n’est pas le sujet du billet qui tente d’aborder des vérités plus concrètes (celle chère à Orwell et que la gauche ne devrait pas ignorer ; cf. J.-C. Michéa).
    (PS : sinon… ne touche pas à Thomas !!)

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  3. 4 avril 2013 14 h 55 mi

    Toute la difficulté est à la fois de ne pas prétendre être exemplaire tout en essayant de tendre vers l’exemplarité…

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    • 4 avril 2013 17 h 10 mi

      Tout est dans la mesure… mais les politiques apprécient souvent davantage l’excès.

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  4. 4 avril 2013 21 h 37 mi

    Le totalitarisme c’est justement celui qu veut faire l’ange et qui devient la bête.
    Pascal l’a bien dit. Il ne repose donc pas sur le mensonge mais justement sur l’exaltation e la pureté et pour tous. Et lorsque l’on parle pureté on parle aussi de vérité quelque part.
    Objectif tellement inatteignable, que l’on en vient à sacrifier la liberté puis le corps d’êtres humains dans le processus, bien plus horrible que celui d’une démocratie.

    La dénonciation du marxisme, en creux, par Mircea Eliade est sa requalification en ce qu’il est, une sotériologie ou doctrine du salut, une religion sociale.

    Et c’est ce que votre raisonnement ainsi que celui de Doudette réclame.
    Un changement profond de tous pour gagner une forme de salut laïque, civil et social ?

    Pourquoi en êtes vous là ? parce que vous ressentez finalement la même chose que Hamlet.
    Vous voudriez bien à un moment de votre vie, participer au ou du pouvoir, mais parfois les extrémités et la somme de vilenies qu’il exige en retour de la part de celui qui l’exerce vous est insoutenable.

    Mais personne ne vous demande d’hériter du pouvoir ‘une façon convenable. Et surtout personne n’a envie de changer son mode de vie, surtout pour rendre le pouvoir respectable. En particulier l’immense majorité qui n’a pas le « malheur » (toujours Pascal) de juger les autres à l’aune de sa propre exigence manquée.

    Vous, ainsi que Doudette, oubliez la liberté en chemin dirait un libéral moderne, la Providence un homme ou une femme du Moyen Age, ou le Théâtre du monde un grec, l’exercice de la passion du pouvoir un romain.

    Pour finir, ne réclamez pas la perfection comme norme sociale, mais plutôt des gens courageux et volontaires, qui n’iront pas crier sur tous les toits leurs petites lachetés quotidiennes (ce qu’on a appelé auto-critique dans des pays et des époques gravement meurtrières) mais qui feront avancer le monde et pourront transmettre à leurs enfants et petits enfants que la vie malgré toutes ses épreuves reste belle.

    Voilà un véritable sens qu’on peut donner à travers l’exercice dynamique de la charité. Charité pour vos semblables bien peu apparente ans ce billet.
    Je m’excuse mais je finis par moi-même en manquer tellement l’agacement me traverse.

    Dites-vous que la vie est belle, après tout.

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    • 4 avril 2013 22 h 09 mi

      En lisant votre commentaire, j’ai l’impression d’un malentendu. Je ne demande pas la perfection, la pureté… j’allais dire : au contraire, j’attends comme vous dites des personnes courageuses et volontaires mais honnête parce qu’on ne leur demande pas d’être parfaite. Je ne vais pas jusqu’à partager la position de Doudette qui me semble encore un peu trop idéaliste. Je ne demande pas la perfection mais le respect des vérités concrètes et d’un minimum d’honnêteté.
      Quant à la forme de frustrations hamletienne, j’y ai pensé il y a peu. Et je pense qu’il y a de ça sans doute, en chacun. Mais est-ce que cela disqualifie la demande de responsable ayant le sens du service ?
      Pour la Charité, j’avoue que ce n’était pas le sujet mais je ne vois pas en quoi j’ai manqué à la charité ici.
      Quant à la vie, elle est belle et je ne serais pas de ceux qui pensait que c’était mieux il y a 50, 100 ou 200 ans…

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      • 4 avril 2013 23 h 47 mi

        J’entends bien vote appel à la « common decency », mais ce n’est qu’un ultime appel romantique à une société pour un « redressement » collectif , même s’il est préférable de se situer sur le plan impersonnel de la morale, plutôt que sur l’exemplitude éthique de Doudette
        Cela reste un songe d’ordre symétrique.
        C’est là que se situe notre désaccord. Cette symétrie ou cette réciprocité sociale ne vent que d’un agencement ou penchant de l’esprit.

        Sur Hamlet, je ne parlais pas de légitimes frustrations que tout être doué ‘intelligence peut toucher du doigt à chaque instant, mais bien une extension orgueilleuse de l’être au mécanismes fondamentaux de son espèce. Une maladie de la conscience qui se sent humiliée par l’exemple de son espèce. Je ne sais toujours pas ce que l’on gagne non à penser mais à « sentir » contre soi. Je ne vois pas de libération au bout de ce chemin, plutôt un exercice de torture personnelle, voire d’auto-destruction.

        Ce qui est bien le destin imaginé par Shakespeare pour Hamlet.

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  5. Curmudgeon permalink
    5 avril 2013 16 h 33 mi

    Des idées intéressantes ici :
    http://www.ichtus.fr/article.php3?id_article=218

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  1. Le changement, c’est possible | Le blog d'Henry le Barde

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