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Le touriste et le pélerin

16 août 2013

Assise

On monte. L’air est plus frais. On se persuade qu’il est plus pur et plus doux. La porte San Pietro s’ouvre qui, au-delà de l’arc, tient le lac du ciel vert suspendu. A peine sur le seuil, on se hâte vers l’Eglise. Le voyageur se sent déjà pèlerin.

Par ces mots, André Suarès décrit ses sentiments lorsqu’il arrive à Assise du saint Amour, la ville de saint François (A. Suarès, Le Voyage du Condottière : (1re éd. en volumes séparés 1929-1932)Le livre de poche 1984, p. 368). Ces sentiments sont certainement partagés par tous les voyageurs entrant à Assise : on ressent presque comme un trouble de l’identité en se demandant ce qu’on fait là. Qui suis-je ici et maintenant ? Surtout, suis-je un touriste ou un pèlerin ? Jamais, avant d’aller à Assise, je ne m’étais posé cette question. Pourtant, a priori, le touriste et le pèlerin sont deux figures bien distinctes : chacun devrait pouvoir reconnaître à qui il a affaire et surtout savoir qui il est, où il se place, de quel côté d’une frontière séparant le sacré du profane. Les choses sont sans doute plus compliquées mais vivre quelques jours à Assise permet de prendre conscience de la nécessité de penser ce couple indissociable. Je m’aiderai pour cela de mon cher Cavanaugh (V. W. Cavanaugh, Le migrant, le touriste, le pèlerin et le moine. Ou comment articuler identité et mobilité à l’ère de la mondialisation : Migrations du sacré, éd. de l’Homme Nouveau 2010, p. 89).

La distinction du pèlerin et du touriste peut sembler obscure dès lors qu’on ne peut nier l’existence d’un tourisme religieux avec son business bien particulier mais aussi de formes laïques de pèlerinages (Sur des lieux historiques chargés de sens par la mémoire collective ou plus simplement sur la tombe de tel ou tel chanteur). C’est pour cela qu’il n’est pas possible de faire passer la frontière entre le pèlerin et le touriste au même endroit que passe celle entre le sacré et le profane (V. W. Cavanaugh, Le migrant, le touriste, le pèlerin et le moine, p. 103). Cela n’est finalement pas si étonnant que cela : il semble d’ailleurs qu’une des sources du tourisme soit la pratique du pèlerinage. Les liens entre les deux pratiques ne peuvent être niés et un jour à Assise suffit pour constater à quel point il est difficile de situer une personne, y compris soi-même (j’insiste sur ce trouble qui saisit le voyageur), ou un groupe sur la ligne qui va du pèlerin mystique au touriste le plus inculte.

Alors qu’est-ce qu’un pèlerin ? Comment le distinguer à coup sûr du touriste ? Et finalement, qui étions-nous lorsque nous avons séjourné à Assise voire après ? Pour tenter de faire simple, on peut dire que le pèlerin et le touriste ont un rapport différent au temps et à l’espace (pour reprendre et adapter quelque peu l’idée de W. Cavanaugh, Le migrant, le touriste, le pèlerin et le moine, précité). Alors que le touriste prend des vacances, temps de suspension du travail quotidien, pour se changer les idées et si possible faire une expérience exotique en fuyant à la périphérie de son monde, le pèlerin marche vers le centre de son univers à savoir son Dieu :

Le pèlerin ne recherche pas constamment la différence pour elle-même mais il oriente ses pas vers un centre, qui, pour le chrétien, est la communion avec Dieu (V. W. Cavanaugh, Le migrant, le touriste, le pèlerin et le moine, précité, p. 104).

La fuite vers l’exotisme implique toute une série de pratiques qui sont, ou devraient être, étrangères au pèlerinage. Le touriste préférera les moyens de transport efficaces permettant d’arriver à destination rapidement alors que le pèlerin chemine, traditionnellement à pieds mais ce n’est sans doute pas l’essentiel.

Le touriste recherche le dépaysement mais il ne se sent pas étranger sur son lieu de vacances : l’étranger c’est l’autochtone, qui est donc prié tout à la fois de garder son étrangeté (facteur de dépaysement) et de s’adapter aux désirs des touristes. Le rapport à l’étranger est peut-être essentiel dans le pèlerinage : peregrinus était en latin le voyageur, l’étranger ; le pèlerin fait l’expérience d’être un voyageur sur la terre, un étranger en chemin et sur le lieu de son pèlerinage. Cela peut-il rester sans effet sur sa vie quotidienne lors de son retour ? Comme le peuple juif pendant l’Exode, comme Abraham et bien d’autres (V. M. Killmayer, Sens du pélerinage : Vives flammes. Revue carmélitaine de spiritualité, juin 2013, p. 5), le pèlerin prend conscience de la condition d’étranger et restera sensible à l’accueil des pérégrins de retour de sa patrie. Au-delà d’un effet de mode, que l’on ne peut pas nier, la renaissance des pèlerinages peut être un facteur de transformation non seulement des personnes mais du monde globalisé : dépassant les identités nationales, le pèlerinage relativise les frontières et les fidélités que nous pouvons avoir à l’égard des monstres étatiques (Idée centrale évidemment chez Cavanaugh). Avant d’être Français, Allemand, Italien ou Indien, nous sommes Chrétiens. En cheminant vers le centre de la vie du chrétien, nous acceptons d’être placés à la périphérie de nos sociétés.

Au centre, le pèlerin fait l’expérience de la rencontre. A la différence du touriste, le pèlerin se réjouit d’être rejoint par ses frères. Les récriminations contre la foule des touristes sont un symptôme assez fiable dans le diagnostic permettant d’identifier un touriste. A l’inverse, l’existence d’une communauté réjouit le pèlerin et authentifie même d’une certaine façon le pèlerinage (V. W. Cavanaugh, Le migrant, le touriste, le pèlerin et le moine, précité, p. 102). Naturellement, la prière façonne le pèlerin alors qu’elle est largement ignorée du touriste, à part pour obtenir l’ouverture d’un musée ou une place à un spectacle folklorique si typique. D’une manière un peu étrange, la prière peut s’inviter au cœur d’un voyage. Je n’avais pas prévu de prier d’une manière particulière en allant à Assise mais nous sommes finalement allés prier, en communauté, tous les soirs que ce soit à Santa Chiara ou à San Stefano. Nous nous sommes ainsi retrouvés un soir au sein d’une communauté internationale (principalement germanique en fait), chaleureusement accueillis pour prier pour la paix, finissant par un chant gestué sur des paroles en allemand ! Comment alors ne pas se sentir un peu pèlerin après être parti touriste ?

Le pèlerin revient chez lui un jour mais il espère être changé, un peu converti. Pour autant, en réfléchissant un peu, notamment après l’expérience de sa condition d’étranger, il prend conscience que toute sa vie peut être un pèlerinage. Il m’est revenu à la mémoire que Frère Roger de Taizé utilisait souvent cette formule que je crois bien finalement ne comprendre qu’aujourd’hui : nous sommes des pèlerins sur la terre, un pèlerinage de confiance. La vie quotidienne peut ainsi devenir un pèlerinage :

nous découvrirons que Dieu était à l’œuvre et que c’était lui qui nous poussait à prendre la route. Nous reprendrons confiance en lui, dans notre routine. Nous apprendrons en quelque sorte à faire de notre vie quotidienne un pèlerinage (V. M. Killmayer, Sens du pélerinage, précité, p. 9).

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