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Une histoire intellectuelle des droites

5 octobre 2013

Histoire hugueninintellectuelle. Histoire intellectuelle des droites (après HID) est le nouvel ouvrage de François Huguenin consacré à l’histoire intellectuelle des droites. Cela va sans dire me direz-vous mais je vous répondrai que cela va mieux en le disant. En effet, la plus grande part (je ne dirais pas l’essentiel toutefois) de ce livre a été publié précédemment en grand format chez La table ronde en 2006 sous le titre Le conservatisme impossible (avec pour sous-titre Libéraux et réactionnaires en France depuis 1789 ; après CI). La nouvelle édition qui vient de sortir chez Perrin dans la collection Tempus, comprend un prologue et un épilogue réécrits et un ultime chapitre consacré au catholicisme social. Autrement dit, si vous avez lu Le conservatisme impossible, vous tirerez tout de même un grand profit d’une nouvelle lecture : le texte est réellement enrichi comme le contexte ; les évènements de l’année écoulée rendant sans doute plus nécessaire que jamais une réflexion de ce type.

Je disais qu’il s’agit d’une histoire intellectuelle et non d’un ouvrage de science politique ou de philosophie politique. Ce n’était peut-être pas évident sous le titre précédent mais cette approche est très clairement affirmée et assumée dès le prologue. Cela permettra de dissiper quelques malentendus du genre pourquoi vous n’avez pas parlé du gaullisme par exemple. La réponse est simple même si elle fait un peu mal : le gaullisme n’a pas sa place dans l’histoire intellectuelle… Ce peut être un objet d’étude de science politique ou d’histoire politique mais sa contribution à l’histoire intellectuelle est négligeable.

Cette première précision en appelle une seconde qui permet de se démarquer de l’œuvre désormais classique de René Rémond. Fondamentalement, la droite est apparue avec la Révolution française : elle rassemblait ceux qui résistaient à l’idéologie du Progrès général et infini des Révolutionnaires. Parmi eux, François Huguenin identifie deux écoles de pensée : les libéraux et les réactionnaires. Les premiers ont tenté de limiter les conséquences de la Révolution ; les seconds ont rêvé d’un retour aux temps anciens. Ils auraient pu s’entendre mais les libéraux et réactionnaires vont s’éloigner au fil des années au point que la France ne connaîtra aucun mouvement conservateur à la différence des autres démocraties occidentales, laissant le champ libre au progressisme de gauche. Ce sont les évolutions de ces écoles et les raisons de l’absence de conservatisme français que cherche à expliquer François Huguenin. Il est impossible de résumer les analyses de l’auteur qui a réalisé, en bon historien des idées, un véritable retour aux sources à travers les écrits des grands penseurs du XIXe siècle et de leur héritiers du XXe siècle. Il me semble qu’il est toutefois possible de synthétiser ma lecture autour de deux idées essentielles : la liberté politique et le bien commun.

Modernité politique. Avant d’aborder successivement ces deux idées, je commencerai par rappeler l’ambiguïté des deux droites face à la modernité politique. Les libéraux semblent assumer sans trop de difficultés l’héritage de la modernité depuis Machiavel et Hobbes (surtout Hobbes sans doute). Quant aux réactionnaires, leur position est bien plus confuse. En effet, s’ils récusent la modernité politique, c’est au profit d’une tradition antique qu’ils s’imaginent puiser chez les grecs. C’est là leur erreur : ils se font une idée fausse de cette tradition et s’avèrent tout aussi modernes que les libéraux ou la gauche. En méprisant la raison dans le domaine politique (CI, p. 131 ; HID, p. 135) et absolutisant la loi et la souveraineté (même si elle est comprise autrement que dans la veine rousseauiste ; CI, p. 227 et HID, p. 234), les réactionnaires ignorent la plus belle part de l’héritage grec et sombrent dans ce qui n’est finalement qu’un rousseauisme à l’envers. Avec un tel point de départ, il ne faut pas s’étonner de l’échec des droites à mener à bien leur projet.

La liberté politique. Est-il possible d’accéder à un régime de liberté politique lorsque la pensée est enchâssée dans le rousseauisme et sa conception de la souveraineté populaire ? Dès lors que la souveraineté est conçue comme un absolu, il n’y a guère de place pour la liberté politique (CI, p. 81 ; HID, p. 79). La citoyenneté et la participation du citoyen à la vie de la cité n’ont finalement que peu d’importance face à la souveraineté. Cette liberté participation, la liberté des Anciens, est refoulée par la souveraineté absolue assumée par les réactionnaires (V. not. Maistre, CI, p. 71 et HID, p. 69). En politique, la recherche de l’absolu peut être dangereuse. L’évolution des réactionnaires donne de nombreux exemples des dérives possibles. Leur peu de goût pour les libertés publiques est bien connu : la question de la liberté de la presse en est un triste exemple (CI, p. 269 ; HID, p. 281). Les autres « démons de la réaction » sont bien connus : xénophobie, nationalisme et antisémitisme (Chapitre 15). En revanche, les libéraux eux ont décelé très tôt le risque autoritaire voire tyrannique de la souveraineté à laquelle ils n’ont jamais consenti finalement que du bout des lèvres pour, aussi souvent que possible, lui reprendre d’une main ce qu’ils lui avaient donné de l’autre.

L’apport des libéraux est d’avoir, au moins pendant un temps, insisté sur le caractère essentiel de la liberté. Toutefois, la liberté politique se distingue de la liberté métaphysique, conçue de manière négative comme absence d’interférence extérieure. Or, c’est bien à cette dernière conception de la liberté que se sont ralliés les libéraux (négligeant alors l’exigence de bien commun).

L’approche conservatrice voit là une erreur. Des auteurs comme Hannah Arendt et Leo Strauss l’ont clairement identifiée comme telle (dans des genres très différents car ils ne s’appréciaient guère… V. C. Widmaier, Fin de la philosophie politique ? Hannah Arendt contre Leo Strauss : CNRS éd. 2012. –  V. H. Arendt, Qu’est-ce que la liberté : Crise de la culture, Folio Gallimard 1972, p. 186. –  L. Strauss, Droit naturel et histoire : Champs Flammarion 1986). Pour Strauss notamment

toute liberté est liberté pour quelque chose, toute liberté est justifiée par référence à quelque chose de plus haut que l’individu, ou simplement que l’homme en tant qu’homme, limite forcément la liberté ou, ce qui est la même chose, institue une distinction entre liberté et licence (L. Strauss, Droit naturel et histoire, p. 254. V. CI, p. 191 et HID, p. 197).

Au XIXe siècle, Tocqueville avait déjà développé une pensée fine et lucide fondée sur la défense de la liberté politique. Grace à François Huguenin, nous redécouvrons que la célèbre critique de l’égalité démocratique (et plus généralement des germes d’une forme de démocratie totalitaire) trouve sa solution dans l’affirmation de la liberté politique :

Et moi je dis que pour combattre les maux que l’égalité peut produire, il n’y a qu’un remède efficace : c’est la liberté politique (De la démocratie en Amérique cité CI, p. 161 et HID, p. 167).

Plutôt que de rechercher un dangereux absolu, celui de la souveraineté ou celui de la liberté négative ou encore celui de l’égalité démocratique, il serait donc préférable de prendre acte de l’imperfection humaine et d’agir en conséquence. La liberté politique apparaît alors comme une sagesse pratique réaliste :

La liberté politique est le lieu privilégié d’articulation entre la nature imparfaite de l’homme et la perfection à laquelle elle ambitionne (CI, p. 384 ; HID, p. 406).

Avec Bernanos, il faudrait donc se poser la question : la liberté pour quoi faire ?

Le bien commun. La liberté politique est un bien ; les libertés sont des biens. Toutefois, les libertés humaines n’épuisent pas le bien commun. Il est peut-être dangereux de faire de la liberté le fondement de toute action humaine (CI, p. 334 ; HID, p. 354). François Huguenin fait notamment référence à un auteur méconnu, Aurel Kolnai, pour qui la liberté n’est pas de l’ordre des fins mais de l’ordre du fondement (CI, p. 195 ; HID, p. 202). C’est ici que se dévoile la faiblesse du libéralisme. S’il n’a pu contribuer à fonder une pensée conservatrice, c’est tout simplement parce qu’il a cédé aux sirènes de l’idéologie du Progrès (CI, p. 212 et HID, p. 218. –  Idéologie du progrès qu’on trouve à l’origine de la pensée totalitaire : F. Rouvillois, L’invention du progrès (1680-1730) : CNRS éd. 2010).

Il faut reconnaître que la réflexion sur la notion de bien commun est loin d’être aisée. On comprend parfois les libéraux qui ont petit à petit négligé cette notion pour l’abandonner tout à fait au final. C’est assurément bien plus confortable. La difficulté a été résolue d’une manière différente par les réactionnaires qui en ont fait, à nouveau, une sorte d’absolu s’imposant aux individus de tout son poids et parfois avec violence. A vrai dire, on peut avoir un sérieux doute sur la capacité de l’Etat moderne à satisfaire voire à simplement poursuivre le bien commun (V. Pourquoi l’Etat nation n’est pas le gardien du bien commun). Depuis Hobbes, l’idée de bien commun n’a plus guère de place dans la pensée politique car bien (et mal) et vérité n’ont plus droit de cité. L’une des faiblesses d’une certaine pensée conservatrice et de la plupart des penseurs politiques chrétiens est précisément d’avoir négligé cette révolution avant la révolution qu’a été la pensée de Hobbes. L’un des intérêts de la réflexion de François Huguenin est de ne pas négliger cet évènement et de montrer la voie suivie par les conservateurs mais aussi par la doctrine sociale de l’Église (Chapitre 24 et surtout le nouveau Chapitre 26) pour redonner vigueur au bien commun. Cette voie est celle d’un retour aux penseurs grecs mais suivant un mode très différent de celui des réactionnaires (finalement trop modernes !). Elle est indiquée en particulier par Strauss :

[Platon et Aristote] évitèrent les abîmes également redoutables du « relativisme » et de « l’absolutisme » en élaborant une théorie qu’on peut essayer de résumer comme suit : il y a une hiérarchie universelle valable des fins mais il n’y a pas de règles de conduites universellement valables (L. Strauss, Droit naturel et histoire, p. 149. –  V. CI, p. 382 et HID, p. 404).

Il s’agit donc d’une pensée sans absolu, ni la liberté, ni la société ne sont absolues. Le meilleur n’est pas toujours accessible et l’oublier peut conduire à des catastrophes. Une telle approche conduit nécessairement à remettre au premier plan la question des vertus et à s’intéresser à des auteurs comme MacIntyre qui en fait le cœur de sa philosophie (la pensée de MactIntyre est évoquée ici mais bien plus étudiée dans F. Huguenin, Résister au libéralisme : CNRS éd. 2009).

Epilogue à l’épilogue. Les libéraux se sont laissés entraîner dans un courant auxquels ils n’ont pu résister : adoptant une conception négative de la liberté comme absence de contrainte, ils ont abandonné toute idée de bien commun. De leur côté, les réactionnaires sont parti à la quête d’un absolu politique dangereux méprisant la liberté politique. Un authentique conservatisme devrait tenir ces deux idées en même temps : la recherche du bien commun dans un régime de liberté politique.

Certains auteurs retiendront plus particulièrement l’attention dans ce travail qui reste à faire : du côté libéral Tocqueville et Aron ; du côté réactionnaire, seul Boutang m’a semblé sortir du lot, notamment pour sa réflexion, parfois très (trop ?) subtile, sur le pouvoir et les éléments constitutifs des différents régimes (CI, p. 305 ; HID, p. 321). Pour alimenter une vraie pensée conservatrice, Hannah Arendt et Leo Strauss sont également de bonnes sources de réflexion même s’il faut admettre que rendre leurs pensées relève peut-être de la mission impossible ! A noter également la découverte d’un auteur rare mais pour lequel François Huguenin suscite notre curiosité : Aurel Kolnai… Un seul regret : que le dialogue avec Emile Perreau-Saussine engagé dans Résister au libéralisme n’ait pas été repris ici après la parution de Catholicisme et démocratie.

Enfin, et c’est le grand apport de cette nouvelle édition, il faut sans doute tirer profit de l’héritage de la pensée, politique et plus encore sociale, chrétienne. Malgré la sympathie qu’elle peut inspirer, la pensée démocrate chrétienne, essentiellement œuvre de Maritain, ne me semble pas appeler de commentaire particulier ; son histoire a été largement celle des illusions de son principal représentant. Tout à fait différent est la quasi exhumation à laquelle procède François Huguenin : celle des catholiques sociaux du XIXe siècle : Ozanam, La Tour du Pin et Albert de Mun (Chapitre 26, avec une petite mention également de Le Play). Cette pensée a trouvé une traduction plus systématique dans la doctrine sociale de l’Église et trouve des prolongements (qui étaient loin d’être évidents a priori…) dans la pensée de penseurs communautariens comme MacIntyre. Il existe un courant de pensée d’inspiration sociale qui dénonce un libéralisme (de droite comme de gauche, libéralisme qui trouve sa synthèse dans la formule libéral-libertaire. –  V. les critiques de J.-C. Michéa, Les mystères de la gauche, Climats 2013, cité par F. Huguenin) ignorant le bien commun mais sans sacrifier à la posture réactionnaire et qui accepte la démocratie moderne et défend la liberté politique. A ce stade, un doute subsiste : ce courant peut-il vraiment être dit de droite ? Les dernières références de l’essai de François Huguenin (J.-C. Michéa, J.-P. Denis notamment) illustrent bien qu’une ouverture est possible vers des penseurs davantage rattachés à la gauche mais qui partagent des préoccupations analogues. Si la droite veut renouveler sa pensée (ou peut-être bien simplement en élaborer enfin une plutôt que d’être éternellement à la traine de la gauche), elle ferait bien d’entendre la leçon de cette histoire intellectuelle des droites. Mais franchement si elle ne le fait pas, nombreux ceux qui n’attendent pas et se regroupent pour penser (V. not. les débuts prometteurs d’Écologie humaine) et agir sans elle, sur le terrain politique et social, au besoin en tendant la main à des personnes dites de gauche.

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