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Le nouveau malaise français (1) : le sens du peuple

7 décembre 2015

9782070136407

Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ! Nombreux sont ceux qui refusent de faire un diagnostic honnête de l’état de la société française par peur de ce qu’ils y découvriraient. Ce déni de la réalité sociale conduit à jeter l’anathème sur des auteurs tels que Laurent Bouvet ou Christophe Guilluy. Je vous laisse juge de la pertinence des propos du premier à travers le compte rendu de ses deux derniers livres. J’apprécie le style de Laurent Bouvet, dans ses livres et sur les réseaux sociaux ; je suis séduit par son analyse réaliste, fine et sans concession. Cependant, si le diagnostic me paraît très juste, je n’adhère pas à une large part de ses prescriptions et notamment à son esprit laïc trop étroit à mon goût. Ceci étant dit, j’espère que ma présentation vous donnera envie de lire ses ouvrages pour alimenter votre propre réflexion. Commençons par Le sens du peuple (L. Bouvet, Le sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme : Gallimard 2012).

Le sens du peuple

Le point de départ de l’analyse de Laurent Bouvet est finalement assez simple à synthétiser : la gauche a perdu le sens du peuple et doit le retrouver si elle veut continuer à jouer un rôle dans la vie politique française ; non seulement un rôle électoral mais aussi, et surtout, un rôle moral et authentiquement politique. A la réflexion, il me semble que cet appel vaudrait autant pour la droite que pour la gauche : même si la droite n’a jamais été réellement animée par des partis populaires, la fidélité au peuple est une nécessité dès lors qu’on prétend faire vivre un régime démocratique. Que serait une démocratie (gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple) sans peuple ?

Sans doute, que l’on entende le peuple comme un peuple social, national ou démocratique, l’idée même semble avoir perdu une part importante de sa substance. Cela ne veut pas dire qu’elle n’a plus de pertinence et que le peuple n’existe plus : pour ne pas l’avoir compris, la gauche a entrepris la conquête de peuples (voire de prolétariats) de substitution, personnes immigrées notamment, en négligeant ce peuple qui lui avait largement accordé sa confiance, et le livrant à de nouveaux courants populistes.

Le pouvoir du peuple. « « Peuple » est avant tout un mot politique » (p. 23). La diversité des termes grecs et latins pour désigner le peuple illustre tout à la fois son ambiguïté (vise-t-on le peuple-tout ou le peuple-partie?) et sa nature profondément politique. En effet, bien avant Rousseau et les penseurs modernes, le peuple s’est trouvé au fondement de l’idée de souveraineté (p. 30 et s.). Cependant, le peuple a été immédiatement dépossédé de son pouvoir et maintenu « en réserve » pour servir essentiellement d’instrument contre les prétentions hégémoniques des différents pouvoirs (communal, impérial, papal et royal. – p. 32). Jusqu’au XVIIe siècle, « [l]e peuple est dit souverain mais nul ne lui reconnaît encore le droit de gouverner au nom de cette souveraineté » (p. 35).

Les choses ont changé à partir du XVIIe siècle et en particulier à partir de la première formulation de l’individualisme politique chez Hobbes (p. 36. – Le Citoyen date de 1642 et le Léviathan de 1651). Le renouvellement de l’idée de peuple souverain a été utilisé en particulier pour lutter contre l’idée de droit divin et a ouvert la voie au libéralisme politique et à sa contestation de l’absolutisme (p. 38). Soit dit en passant, il faut certainement lire ou relire Hobbes aujourd’hui et son analyse de la peur et de la sûreté comme fondement du contrat social. Les étapes suivantes sont bien connues : Rousseau puis la Révolution française ont fait du peuple un souverain dans lequel on peut avoir confiance : la Révolution française « n’a eu qu’un héros : le peuple » (J. Michelet cité p. 48). C’est à partir de ce moment que le peuple et la souveraineté populaire deviennent des questions réellement tangibles (p. 54). Le peuple devient un acteur, voire l’acteur par excellence, de la vie politique française.

La gauche du peuple. Dès lors le peuple devient une forme de mythe, illustré parfois brillamment comme chez Delacroix (La liberté guidant le peuple, 1830) ou chez Michelet. Tout au long du XIXe siècle, jusqu’à la guerre de 1914, le projet républicain a tendu à constituer l’unité du peuple ; œuvre difficile alors que les tensions internes sont fortes.

Il y a en effet trois peuples. Un peuple démocratique qui « est celui d’une communauté de citoyens désormais pleinement souverains, libres et égaux en droits et en devoirs » (p. 65). La question du suffrage universel notamment sera une épreuve source de désillusions durables. Le peuple social, celui des travailleurs, constitue une classe dont le rôle historique a été valorisé spécialement par Marx au risque de briser l’unité du peuple au profit (si j’ose dire) de la logique de classe défendue par les socialistes. Le peuple national est « celui de la reconnaissance identitaire exclusive » (p. 71) dont l’affirmation peut conduire au nationalisme (p. 73). La pacification et le maintien de l’unité n’ont été possibles que par la construction de la République (avec un grand R) : « En France, c’est la République qui sera le lieu privilégié d’une combinatoire de l’apaisement » (p. 76) fondée sur l’idée de solidarité (la IIIe République est la grande époque du solidarisme de Célestin Bouglé et de Léon Bourgeois). L’équilibre est toutefois des plus fragiles qui cède finalement dès le début du XXe siècle.

La fin du peuple. Le XXe siècle apparaît rétrospectivement comme le siècle de l’avènement d’une société sans peuple où la société des individus l’emporte (p. 98). Le paradoxe d’une consolidation du régime républicain en France malgré une perte de dynamisme de l’idéal qui le fonde a ainsi ouvert la voie à sa contestation par tous les bords : par la gauche communiste (privilégiant le peuple social) aussi bien que par la droite nationaliste voire fasciste (privilégiant le peuple national). C’est l’époque du développement des populismes dont la source se trouve dans les années 1880 : populisme protestataire, opposant le peuple (en bas) et les élites (en haut) ; populisme identitaire, opposant le peuple national à son ennemi (intérieur ou extérieur).

Le peuple s’est alors déchainé (p. 108 et s.) : « Au XXe siècle, cette combinatoire du déchaînement a un nom : le totalitarisme » (p. 110). En adoptant la logique de l’ennemi, le peuple, devenu masse ou foule, est passé du tout démocratique au tout totalitaire (p. 111). Cela ne lui a naturellement rien apporté de bon : « [l]e phénomène totalitaire et les régimes qui lui sont liées ont donc définitivement coloré le peuple politique d’un ton à la fois tragique et péjoratif » (p. 114). Après 1945, la peur du peuple-masse a accéléré le mouvement vers l’affirmation d’une société sans peuple, une société d’individus : le peuple disparaît durablement (p. 116-117).

Mai 68 n’a sans doute fait qu’aggraver les choses. Son appel au peuple n’est qu’une illusion : il est le fait d’une élite parisienne qui ne connaissait rien, ou si peu, à la vie du peuple. Ses revendications n’ont rien été d’autre finalement qu’une suite de prétentions libérales et libertaires (p. 128-129) qui a trouvé sa synthèse un peu plus tard dans le compromis libéral-multiculturaliste (p. 134).

L’oubli du peuple. Bref, « 1968 est un échec politique pour la gauche » (p. 137). Entre 1968 et 1981, la gauche s’est transformée au point de devenir un mouvement libéral libertaire méprisant le peuple qu’elle était censée représenter et défendre. C’est évolution est à mettre en regard avec la renaissance du libéralisme illustrée par les figures de Hayek et de Friedman : les difficultés du système keynésien et le développement de la pensée antitotalitaire ont favorisé ce mouvement et hâté l’affaiblissement de l’idée communiste (p. 138-141). La gauche a été bien plus affectée par ce renouveau du libéralisme qu’elle ne l’a admis pendant longtemps.

Laurent Bouvet profite de ces développements pour faire un constat complémentaire original : dans l’idéologie de libération généralisée qui s’est diffusée après mai 68, il y aurait eu un véritable tournant identitaire, une révolution de l’identité (p. 143) : « ce sont de nouveaux droits, de nouvelles manières d’être libre, de nouveaux registres de contestations qui sont mis en avant sur tous les plans » (p. 143). Les revendications portent notamment sur une nouvelle catégorie de droits : les droits-identités, assurant la reconnaissance de différences identitaires culturelles (p. 143). C’est notamment par ce biais qu’a été introduite la logique libérale au sein de la gauche : « un paradoxe : celui d’une infusion précoce de valeurs libérales et libertaires, dans le PS et la gauche, par le biais de l’identitaire et du culturel plutôt que par l’économique et le social » (p. 149). Cela a grandement facilité leur conversion au libéralisme économique (tout relatif cependant à mon humble avis…) lorsque le moment est venu.

La conséquence de cette évolution mal perçue pendant longtemps est l’oubli du peuple (p. 151). Les valeurs populaires ont disparu : l’individuel l’emporte sur le collectif, les identités individuelles l’emportent sur les intérêts de classe, l’égalité recule au profit de l’équité (et, à mon avis toujours aussi humble, au profit d’une non-discrimination vecteur de revendication identitaire)… La principale victime de cet oubli a été la classe ouvrière (p. 153 et s.) dont l’existence même a d’ailleurs été peu à peu niée (au profit d’une notion assez vague de classe moyenne). Le populaire est dévalorisé : les membres de la classe populaire deviennent des beaufs.

La gauche contre le peuple. Tout le monde pense que la victoire de la gauche en 1981 a été remportée au nom du peuple (et particulièrement au nom du peuple de gauche, ce qui relativise tout de même un peu l’ambition…). Les socialistes en étaient d’ailleurs eux-mêmes intimement convaincus semble-t-il. C’était une illusion : « la dynamique électorale et les bases sociologiques de la victoire ne correspondent déjà plus, dès mai 1981, à cet ensemble idéologique et stratégique » (p. 167). La gauche était déjà partie à la recherche d’un nouveau peuple : les exclus, les jeunes des banlieues, les minorités… Peu à peu le peuple ancien, les ouvriers et les classes populaires, ont été accusés d’être passés à droite (et même par la suite de voter Front National !). Incapables de changer la vie comme elle l’avait promis, la gauche a basculé sur le terrain des valeurs (libérales, libertaires, hédonistes, identitaires…) et du sociétal.

La société civile est devenue le centre de toutes les attentions de la gauche depuis les années 1980 (p. 178) : elle tend depuis lors à remplacer un Etat critiqué de toute part et largement disqualifié (critique qui n’est pas forcément sans pertinence soit dit en passant…) et un peuple oublié. D’une certaine façon, la société civile pour la gauche est l’équivalent du marché pour les libéraux (p. 180). Cela a pour conséquence que « la politique doit être l’œuvre de la société tout entière » (p. 180) ; elle doit même être à l’œuvre dans la société tout entière… La nouvelle figure centrale devient le dominé : « Les dominés, ce sont désormais les « victimes » des abus de position identitaire majoritaire dans la société… » (p. 181). Les nouveaux mouvements sociaux n’ont plus guère de lien avec les anciens combats de la gauche et négligent, sous l’influence d’un pensée réductionniste focalisée sur les jeunes, les immigrés et les minorités, des populations fragiles qui partent à la dérive : à partir des années 1990, 85 % des ménages pauvres n’habitent pas dans les zones urbaines sensibles (Chr. Guilluy, Fractures françaises : Bourin éd. 2010, p. 31) !

Le nouveau compromis social, libéral-multiculturaliste, a donc largement ignoré les classes populaires (p. 188). S’il ne faut pas nier totalement ses résultats, il ne faut pas refuser de voir les effets sociaux qu’il a pu avoir, notamment la marche forcée vers une modernisation parfois violente, sur une partie non négligeable du peuple qui a été victime d’un effet d’enjambement (p. 197 not.) : les élites tirent toujours autant profit du fonctionnement de la société (école, emploi, stratégies diverses sont aisément mobilisés dans leur intérêt) ; les nouveaux peuples bénéficient de politiques sociales, économiques et culturelles ciblées et finalement pas totalement inefficaces… Entre les deux, les classes populaires restent dans les angles morts des politiques publiques, sans pouvoir mobiliser les ressources culturelles et sociales dont disposent les élites, tout en subissant les effets négatifs de la mondialisation. Comment s’étonner alors du passage à droite (voire à l’extrême droite) de la classe populaire (V. le rapport Terra Nova, Gauche : quelle majorité pour 2012, mai 2011, qui fort de ce constat proposait d’abandonner sans scrupule les classes populaires) ?! La gauche a perdu le peuple car elle a perdu le sens du peuple. Depuis le milieu des années 1980, elle n’a d’ailleurs gagné des élections que grâce à la présence d’un Front national fort ou à une forte abstention (p. 214) !

La solution populiste. Comment s’étonner de la renaissance du populisme ? Est-ce tout à fait une mauvaise chose ? Est-ce la mauvaise réponse à une bonne question ? Ce sont ces questions qu’aborde Laurent Bouvet dans le chapitre 6 de son livre.

Le courant populiste actuel peut offrir une nouvelle perspective de rapprochement entre le peuple et la démocratie (p. 230). Stigmatiser sans cesse le peuple en lui reprochant ses dérives populistes, droitières ou extrémistes ne fera que le pousser davantage dans les bras des mouvements qui assument leur caractère populaire. Le populisme n’est certainement pas un mouvement homogène ; il présente plusieurs formes. Ses différents éléments constitutifs peuvent se combiner de nombreuses manières et donner aussi bien un populisme de droit qu’un populisme de gauche, un populisme national ou social ou encore moral… Parmi les combinaisons possibles, le socialisme orwellien mérite sans doute un attention particulière (p. 238) : son articulation du social et du moral, synthétisés dans la notion, difficilement traduisible, de common decency, devrait attirer l’attention de ceux qui, à droite comme à gauche, pensent que le moment est venu de renouveler profondément la vie politique française sans céder aux extrémistes et à la tentation totalitaire.

Le peuple doit actuellement faire un choix : trouver un défenseur qui prenne le relais de la gauche traditionnelle (morte depuis les années soixante-dix en réalité) ou désespérer. Dans la recherche d’un défenseur, le peuple a rencontré le Front National qui depuis 1972 se définit comme populaire, social et national ; il est le parti national-populiste (P.-A. Taguieff). Cela fait plus de vingt ans que la gauche et la droite se bercent d’illusions au moyen d’analyses lénifiantes à base de vote protestataire, d’électorat beauf-xénophobe et de ça leur passera. Les dernières élections montrent à quel point tout cela est une folie politique fondée sur un déni de la réalité sociale et politique de notre pays. Laurent Bouvet, comme Christophe Guilluy, avaient certainement bien analysé l’évolution sur le long terme qui nous conduit à la situation que nous connaissons maintenant et notamment à l’énorme score du FN aux régionales.

Dans la mesure où « le peuple de la démocratie, est le même peuple que celui du populisme » (p. 268), il ne faut pas nécessairement rejeter le populisme mais « plutôt lui restituer son caractère dialectique » (p. 268).

Retrouver le sens du peuple. La gauche devrait en effet, selon Laurent Bouvet, abandonner le progressisme promu par Terra Nova notamment pour reconquérir le peuple. En réalité, cette invitation devrait être adressée à l’ensemble des mouvements politiques, y compris de droite, même si c’est au prix d’une dose de populisme. A droite Chantal Delsol a proposé une réévaluation, voire une revalorisation, du populisme (C. Delsol, Populisme. Les demeurés de l’histoire : éd. du Rocher 2015).

Pour Laurent Bouvet, un populisme de gauche devrait renoncer au libéral-multiculturalisme, écouter la révolte du peuple contre les élites, réviser la position de la gauche à l’égard de la mondialisation, réaffirmer l’importance d’une laïcité stricte… sans pour autant adopter les valeurs conservatrices et autoritaires et la xénophobie de certains populistes de droite. Il propose également « de détacher l’individu moderne de sa réduction libérale à l’homo œconomicus pour lui redonner son plein pouvoir (empowerment), c’est-à-dire les moyens de peser sur sa destinée de citoyen libre, autonome et autodéterminé, individuellement et collectivement » (p. 288).

Conclusion personnelle. J’espère sincèrement ne pas avoir trop trahi le propos de Laurent Bouvet tout en en donnant ma lecture. En guise de conclusion personnelle, je me poserai simplement une question : que pourrait-être un populisme modéré de droite ? Il devrait être moins étatiste et plus modeste que son homologue de gauche. Il devrait également être plus ouvert à la société civile (y compris dans sa composante religieuse) et défendre scrupuleusement le principe de subsidiarité ; cesser de soutenir que le libéralisme et la mondialisation sont bénéfiques pour tout le monde. Ce serait donc une forme de conservatisme populaire qu’il faudrait garantir contre toute forme de xénophobie. A la réflexion, il me semble que notre situation actuelle n’est pas seulement une défaite (ou plutôt la conséquence de la défaite) de la gauche mais également le résultat de l’absence de mouvement conservateur, authentiquement conservateur (pas réactionnaire), en France : la gifle d’hier atteint tout autant la droite que la gauche. Nous devrions regretter sincèrement ce conservatisme impossible en France (V. F. Huguenin, Histoire intellectuelle des droites : Perrin 2013) !

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