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J’ai lu Identitaire (moi)

23 janvier 2017

Comme Jean-Pierre Denis, j’ai conservé la mauvaise habitude, un peu old school de ne parler que des livres que j’ai lus. C’est pour cela que je n’aborde qu’aujourd’hui un livre dont certains ont déjà rendu compte, parfois avant même de l’avoir lu… Ce livre c’est Identitaire d’Erwan Le Morhedec, sorti le 14 janvier dernier.

Beaucoup de catholiques ont du mal à taire l’angoisse qui les habite depuis des années face à l’affaiblissement de l’Église et leur déclin numérique. Il n’aura échappé à personne que cette angoisse est exploitée par des groupes souvent liés à l’extrême droite, qu’elle soit nostalgique de la chrétienté ou des anciens cultes nordiques ! L’essai d’Erwan Le Morhedec nous met en garde contre la tentation identitaire qui prétend répondre à l’angoisse par une nouvelle synthèse mêlant de manière vicieuse religion et politique. Vicieuse car le prix à payer sera une dénaturation du christianisme et une fracturation du corps social. La chrétienté est morte et il faut en faire le deuil. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons refaire la renaissance dont notre époque a besoin. Malgré son actualité, si j’ose dire, le livre d’Erwan a une portée qui dépasse les circonstances de ces derniers mois. On se tromperait à mon sens à limiter l’enjeu à la crise des migrants par exemple. Les hasards du calendrier font que l’ouvrage a été publié le même jour qu’un autre essai attaquant le Pape et ses prise de positions en matière d’immigration. C’est ainsi que naissent les polémiques mais il ne faudrait surtout pas que cette conjonction conduise à une interprétation réductrice d’Identitaire.

Feu la chrétienté

Nous assistons depuis quelques décennies à la fin de l’Église constantinienne, marquée par une étroite collaboration entre l’Église et l’Etat. C’est la fin du régime de chrétienté où temporel et spirituel sont liés si étroitement qu’ils paraissent parfois confondus. Le christianisme a paru pendant des siècles en tirer profit par l’influence qu’il s’imaginait avoir sur le temporel. La disparition de ce régime a laissé désemparées plusieurs générations de chrétiens et notamment de catholiques en France. Les changements sociaux et démographiques, notamment l’augmentation de la population musulmane, ont contribué à aggraver le trouble des catholiques de France qui sont près désormais de céder à la tentation identitaire.

Le ressentiment du mâle blanc lui fait redécouvrir les vieilles racines de la tentation identitaire et baisser la garde face à l’entrisme des groupes identitaires. Adoptant la stratégie de l’ennemi commun, les chrétiens en méconnaissent pourtant les risques.

Le ressentiment du mâle blanc qui se redécouvre presque par accident chrétien alors qu’il a souvent été porté à sacrifier à d’autres cultes plus virils est l’émotion première qui met en mouvement ce « mauvais génie du christianisme » (sous-titre de l’essai – v. p. 11, p. 51 et s.). Davantage attaché aux marques rituels du catholicisme qu’à suivre la personne du Christ, le catholique identitaire adopte une stratégie victimaire assez pitoyable mais tout à fait comparable à celle mise en œuvre par ceux qu’il s’est choisi comme adversaires. Il s’engage dans une concurrence victimaire assez méprisable (v. not. p. 86. – V. également la rhétorique phobique récupérée sous la forme de christianophobie, p. 90 not.) invoquant les mauvais traitements que la société actuelle infligent aux chrétiens et qu’ils se complaisent à requalifier en persécutions (v. not. p. 85) ! Ils se veulent virils mais ce ne sont que des pleurnicheurs (v. not. p. 81) !

Pour donner un peu de substance à cette démarche, l’identitaire dit catholique puise à des racines anciennes et bien connues et notamment dans la pensée maurrassienne (p. 35 et s.). « Politique d’abord » : la primauté du politique, marque de fabrique du catholicisme instrumental de Maurras, lui-même agnostique, pourrait être le slogan de nombre d’identitaires (v. not. p. 49-50. – V. F. Huguenin, L’Action Française : Perrin 2011). C’est en suivant cette voie que Maurras et l’Action Française ont attiré sur eux la condamnation de Rome. C’est en suivant cette voie que Marcel Lefebvre et son entourage sont sortis de l’Église. C’est en suivant cette voie que nos identitaires risquent d’emmener avec eux des catholiques un peu désemparés, nostalgiques d’une chrétienté idéalisée, face à un monde qui ne répond plus à leurs ordres. A nouveau, le vice qui affectait la pensée maurrassienne et qui pervertit les relations entre christianisme et politique est pour une large part commun à ceux que les identitaires se sont donnés comme adversaires (V. E. Perreau-Saussine, Catholicisme et démocratie. Une histoire de la pensée politique, préf. P. Manent, Cerf 2011, sur le rôle joué par les maurrassiens dans la préparation d’un terrain favorable au socialisme ; c’est une thèse discutée, on s’en doute…). L’attachement à un passé, pour une part, fantasmé, toujours idéalisé, fige l’identité chrétienne qu’ils prétendent assigner à la France et aux Français (les vrais Français, cela va sans dire…). L’identitaire pleure sur la disparition de la vieille chrétienté (p. 104) et devient disciple d’un « christianisme de l’extrême onction » (p. 105). Citant le frère Andrien Candiard, Erwan Le Morhedec nous rappelle que « [r]ien n’est moins chrétien que de serrer sans fin dans ses bras le cadavre de la vieille chrétienté » (p. 104 citant A. Candiard, Veilleur où en est la nuit ? Petit traité de l’espérance à l’usage des contemporains : Cerf 2016). Je ne suis pas sûr que l’histoire puisse nous donner quelque leçon que ce soit mais méditer les événements du passé, observer les mouvements sociaux et populaires, admirer les grandes figures du passé est certainement enrichissant et un élément essentiel de notre identité (V. la belle galerie de portraits établie par F. Huguenin, Les grandes figures catholiques de France : Perrin 2016). Toutefois, prétendre que cette identité soit déterminée exclusivement par cette histoire et plus spécifiquement par sa chrétienté est évidemment une erreur, sans doute une faute et, peut-être, une hérésie ! La tentation maurrassienne revient périodiquement ; nous n’en avons jamais tiré de grands biens et à nouveau l’essai d’Erwan Le Morhedec constitue à cet égard une mise en garde pleine de sagesse.

L’entrisme systématique dont font preuve les mouvements identitaires rend nécessaire cette prise de conscience. Erwan Le Morhedec aurait pu faire une grande enquête sociologique ou journalistique sur le phénomène, il se contente d’un certain nombre d’exemples tirés de l’actualité de ces derniers mois. Il est à peine nécessaire de rappeler comment le relatif succès de la Manif pour tous a pu être utilisé pour permettre aux identitaires de sortir de leur isolement (v. p. 58-59 et les références aux travaux de G. Brustier, Le mai 68 conservateur. Que restera-t-il de la Manif pour tous ? : Cerf 2014). A vrai dire, je comprends les identitaires qui voient dans les catholiques se découvrant minoritaires (ce qui est discuté… je sais…) la persistance d’une force réelle dans la société française : je serais eux je miserais aussi davantage sur l’Église catholique que sur les druides et les prêtres d’Odin !

La tentation de l’ennemi commun est peut être devenue trop forte pour certains catholiques qui accepteront l’alliance avec les identitaires dans un souci d’efficacité. Certains seront même flattés d’être ainsi courtisés et désirés. Le risque est important : combien de fois a-t-on entendu ou lu depuis la sortie du livre (ou l’annonce de sa sortie…) d’Erwan qu’il se trompait de cible, qu’il ne fallait pas jouer ainsi contre son camp, que nous avons plus de points communs avec les identitaires qu’avec les musulmans etc. C’était prévisible (v. not. p. 63). Cette stratégie est faussement habile et réellement dangereuse pour les catholiques. Qui est assez naïf pour ne pas deviner qu’après avoir mené le « combat contre l’ennemi commun » (sic), les catholiques seront les prochaines cibles de leurs alliés d’aujourd’hui : ils seront soit éliminés à leur tour, soit dénaturés mais ils n’auront rien gagné sur le long terme. Face à la violence des identitaires, serons-nous amenés à l’avenir à nous désolidariser de certains actes (v. p. 34) ? à demander qu’il ne soit pas fait d’amalgame ? que le christianisme est une religion de paix (ibid.) ?

Sommes-nous vraiment dans le même camp ? La question même pourrait choquer lorsqu’elle s’applique au chrétien. D’une part, son camp devrait être uniquement celui du Christ, comme il devrait être sa seule référence « identitaire », indépendamment de toute référence ethnique ou raciale voire, dans une certaine mesure, culturelle (le christianisme n’est pas une religion occidentale). D’autre part, la rhétorique de l’ennemi est profondément vicieuse. La dialectique ami-ennemi développée par Carl Schmitt constitue sans doute un élément important d’une puissante théologie politique mais est-elle bien chrétienne ? Il serait également tout à fait naïf d’imaginer que les chrétiens évangélisent les identitaires alors que ce sont eux qui les « identarisent » (p. 68) !

Refaire la Renaissance

« Il ne suffit pas de refuser l’erreur pour penser juste » (Mgr J. Honoré) est sans doute une des formules préférées d’Erwan Le Morhedec. Il ne suffit pas de rejeter la tentation identitaire pour être dans le juste. Il faut d’abord savoir en quoi la démarche identitaire est vicieuse pour imaginer une autre voie.

Le vice de la démarche identitaire n’est pas aussi facile à déceler qu’on aimerait le croire. Qui peut être contre l’identité ? Elle est sans aucun doute indispensable (p. 127). N’est-elle pas ce qui nous fait tenir debout comme personne, en une seule pièce, avec un minimum de permanence dans le temps ? Ce qui fait que, pour le meilleur et pour le pire, je suis ce matin en me levant à peu près le même qu’hier soir en me couchant ? Lorsqu’elle est atteinte, ne suis pas blessé ? Lorsqu’elle est trop instable ou fracturée, ne suis-je pas un peu malade ? Il pourrait en être de même pour les groupes et notamment pour les peuples. A vrai dire, l’analogie n’est pas tout à fait satisfaisante et la pousser trop loin conduit sans doute assez facilement à la pathologie identitaire diagnostiquée par Erwan Le Morhedec. En quoi consiste-t-elle donc ? Si l’identité nous permet d’exister, la conviction identitaire, elle, nous empêche d’avancer (v. not. p. 95). Les identitaires provoquent une calcification du peuple et de l’Église. Affirmer que la France et les Français (les vrais Français, naturellement) sont catholiques et sont déterminés de manière définitive par cette identité est sans doute une pathologie de l’amour de la France et de l’Église : elle fige des peuples en marche dans une attitude qui interdit non seulement tout dialogue mais sans doute toute possibilité de répondre aux défis du temps présent (et je ne parle pas de l’avenir…). L’identité chrétienne, personnellement en tant que chrétiens et communautairement en tant qu’Eglise, n’a pas grand-chose à voir avec ce que les identitaires ont à l’esprit lorsqu’il pense identité.

Si les catholiques sont devenus minoritaires (ce qui à nouveau peut se discuter), ils devraient être une minorité créative comme le proposait Benoît XVI (v. p. 88) et non réactive (p. 89). Une minorité créative à la recherche de Dieu et poursuivant le bien commun. Erwan Le Morhedec rappelle dans son essai le discours de Benoît XVI aux Collèges des Bernardins adressé au monde de la culture lors de sa visite en France en 2008. A la source de la chrétienté, se trouve en particulier le monachisme or comme le relevait Benoît XVI à cette occasion :

leur volonté n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu, quaerere Deum. Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. Ils étaient à la recherche de Dieu.

Plutôt que de tenter de revenir à la défunte chrétienté (V. également E. Mounier, Feu la chrétienté : Seuil 1950, rééd. DDB 2011 avec une présentation de G. Coq, spéc. p. 44 et p. 49), qui n’est finalement que l’accident historique né de cette recherche de Dieu, il faudrait revenir à la source première, à savoir la recherche de Dieu, qui permettra, à la Grâce de Dieu, de trouver les réponses adaptées à notre temps.

L’identité chrétienne est une identité de serviteur, à la suite du Christ (p. 139). La légitimité de l’action des chrétiens vient du bien qu’ils font et moins du mal qu’ils subissent (p. 87). Le chrétien défend le bien commun et non son bien communautaire (p. 30). Contre la fracturation de la société, la violence, l’activisme monomaniaque (même si on ne peut pas tout faire et qu’il faut bien choisir ses missions…), le chrétien promeut la paix civile, tente de briser le cercle de la violence, affirme que tout se tient : il défend la vie de la conception à la mort naturelle en passant par la vie du travailleur, du pauvre, du malade et de l’étranger. Certains trouveront à redire à l’utilisation de la notion de bien commun ; elle est difficile à définir en particulier dans une société pluraliste. Je l’aime bien malgré tout et je tends à penser que l’insistance d’Erwan Le Morhedec sur cette notion n’est pas seulement l’illustration de son indécrottable fidélité à l’Église mais aussi (il me corrigera si je me trompe) une façon de nous inviter à rechercher d’abord ce qui nous est commun, et qui unit, et non ce qui nous divise; tout au moins si nous sommes d’accord pour faire ce qui est en notre pouvoir pour échapper à la guerre civile.

Parce que nous partageons ce bien commun, aussi difficile soit-il à déterminer, nous avons le devoir d’en être les serviteurs. Cela devrait nous prévenir contre toute tentation de retrait du monde, d’abandon de l’action dans la société, y compris sous sa forme politique (p. 107). Le chrétien devrait trouver sa juste place : ni restauration de la chrétienté, ni sécession quiétiste. La disparition de l’Église constantinienne nous donne l’occasion d’agir différemment et en toute liberté. Evitons une controverse stérile entre stratégie de l’enfouissement, qui a été un échec manifeste, et stratégie identitaire, qui n’est que le vice inverse de la précédente. Comme l’affirme S. Hauerwas :

La disparition de la chrétienté nous offre une chance de regagner notre liberté de proclamer l’Evangile d’une façon qui n’est pas possible lorsque la tâche sociale de l’Église est d’être l’un des nombreux auxiliaires dociles de l’État (S. Hauerwas, W.H. Willimon, Etrangers dans la cité : trad. fr. Cerf 2016, p. 85, cité dans Identitaire, p. 136, v. également p. 137 sur les possibles bénéfices de la sécularisation).

Certains se souviendront peut-être que c’était aussi une idée de Mounier reprenant lui-même le constat de Chenu voyant dans l’histoire des « chances historiques de la grâce » (E. Mounier, Feu la chrétienté, p. 101). Nous ne devons rien attendre des institutions (p. 107). En effet. Les institutions du monde sont insignifiantes ? Prenez-les comme elles sont ! Et pénétrez-les d’esprit chrétien. Ce pourrait être du Koz mais c’est à nouveau du Mounier (E. Mounier, Feu la chrétienté, p. 61) !

Certains trouveront que les propositions d’Erwan Le Morhedec ne sont pas très précises. Il est vrai qu’elles ne constituent pas le programme d’un parti et c’est heureux. Pour ceux qui ont un peu de courage (et souvent le courage me fait défaut pour ma part), elles invitent surtout à écouter ce qu’enseignent l’Église et le Pape, y compris François ! Servir comme le Serviteur.

Notre époque donne des signes évidents d’épuisement spirituel, éthique et moral et notre propre désertion n’y est pas pour rien… Elle exige une nouvelle Renaissance, à la recherche du Bien, du Beau, du Juste (p. 147).

Dans sa conclusion, Erwan Le Morhedec écrit « Est-ce difficile ? Ça l’est… [mais le] christianisme n’est pas une parure pour temps de paix » (p. 157). Les catholiques doivent assumer leur identité chrétienne sans céder à la tentation identitaire ; ils appartiennent à plusieurs communautés (Eglise et Patrie notamment) sans qu’aucune n’absorbe l’autre et sans céder à la tentation communautaire. Ils doivent appartenir à la Vérité, sans prétendre se l’approprier (c’est fini le fameux « je ferai la volonté de Dieu, qu’Il le veuille ou non ! »). Le monde a besoin périodiquement d’une Renaissance (V. E. Mounier, Refaire la Renaissance, éditorial du premier numéro d’Esprit en 1932 repris dans Refaire la Renaissance, Seuil 2000). Tout cela va bien au-delà des questions d’actualité soulevées par le terrorisme et la crise des migrants.

Lisez Identitaire et vous comprendrez.

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6 commentaires leave one →
  1. PVimic permalink
    23 janvier 2017 18 h 10 mi

    Dame ! Moi qui croyais ce blog endormi et l’ai sorti il y a quelques jours de mes fils rss, le voici qui ressuscite pour parler de Koz. Heureusement que ce dernier le twitte.
    Merci pour cette synthèse, et surtout pour les liens vers Mounier qu’il me faut décidement mettre à l’agenda de mes lectures à venir.

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  2. ANTOINE permalink
    23 janvier 2017 19 h 09 mi

    L’expression « chances historiques de la grâce » n’est pas du père Congar, mais du Père Chenu (Réformes de structure en chrétienté, Économie et humanisme, mars-avril 1946).

    Aimé par 1 personne

    • 23 janvier 2017 19 h 18 mi

      En effet ! C’est corrigé. Merci pour votre lecture attentive.

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  3. 24 janvier 2017 7 h 40 mi

    « (c’est fini le fameux « je ferai la volonté de Dieu, qu’Il le veuille ou non ! ») »

    J’ai ri… 🙂 et puis je me suis rappelé que malheureusement ce genre de pensée est bien souvent le terreau des extrémistes de tout poils. ..

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