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N’ayons pas peur ! Restons libres !

12 janvier 2015

J’ai tenté bien des fois depuis quelques jours d’écrire ce billet. Je l’ai tourné et retourné dans ma tête en diverses occasions mais jamais je n’ai trouvé le ton juste. Je devrais sans doute m’abstenir et pourtant, je vais tenter de vous dire une chose ou deux que d’autres diraient bien mieux. De toute façon, seuls quelques égarés du web lisent encore ce blog mort©. Lire la suite…

Ce que l’argent ne saurait acheter

25 décembre 2014

Nous vivons en ce moment une grande expérience économique et philosophique voire pour une partie d’entre nous une expérience spirituelle. C’est la fête de Noël, pendant laquelle les chrétiens célèbrent la naissance de Jésus Christ, fils de Dieu, incarné en notre humanité. Pour beaucoup, c’est surtout la fête familiale au cours de laquelle est offerte une masse impressionnante de cadeaux. Si la consommation frénétique qui nous touchent ces jours-ci n’est pas sans poser quelques questions, il ne faut pas oublier que la pratique de l’échange des cadeaux reste une belle expérience humaine dotée d’une valeur propre. Pour l’économiste standard, elle reste un mystère : comment imaginer qu’une personne puisse anticiper, avec quelque chance de tomber juste, l’utilité qu’une personne tirera d’un présent ? Joel Waldfogel, professeur d’économie à l’Université de Pennsylvanie, a étudié pour nous ce mystère de la rationalité humaine que sont les cadeaux de Noël. Grâce à Waldfogel nous savons que les cadeaux constituent une perte sèche. Contrairement à ce qu’on pouvait imaginer, ce n’est pas seulement ni même spécialement la gratuité de la transaction qui est contestable mais la pure et simple inefficacité de la pratique des cadeaux. Selon Waldfogel, « la valeur des biens qui nous sont offerts est inférieure de 20%… à celle des articles que nous nous achetons nous-mêmes » (J. Waldfogel, You shouldn’t have. The economic argument for never giving another gift : Slate. – V. également du même auteur, The Deadweight Loss of Christmas : The American Economic Review 1993, p. 1328). Pour dire les choses plus simplement et plus crument, il serait bien économiquement plus efficace de s’offrir de l’argent que des cadeaux. A défaut,  ne voit-on pas se développer le marché des chèques cadeaux et de la revente des cadeaux (Les Echos de Noël) ?

Pourtant chacun perçoit bien qu’au-delà de l’utilité économique, un cadeau intègre des valeurs humaines et, à vrai dire, morales qui ne relèvent pas de la logique marchande. Autrement dit, il y a des choses que l’argent ne saurait acheter : Ce que l’argent ne saurait acheter, c’est précisément le titre du livre de Michael J. Sandel que les éditions du Seuil viennent d’avoir la bonne idée de traduire en français (M.J. Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter. Les limites morales du marché : préf. J.-P. Dupuy, Seuil 2014).

Sur le site de la ProcureCe que l'argent ne saurait acheter<br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br />
                : les limites morales du marché

Peut-être cela contribuera-t-il à faire connaître un philosophe trop peu connu en France. Il est pourtant un de ces penseurs de la communauté, même s’il ne se reconnait pas dans le courant communautarien, un de ces penseurs qui permet de repenser voire de résister au libéralisme (V. F. Huguenin, Résister au libéralisme. Les penseurs de la communauté : CNRS éditions 2009, qui fait d’ailleurs régulièrement référence à Sandel). Sa pédagogie et son style le rendent, en outre, extrêmement abordable : il s’agit d’une philosophie concrète, avec assez peu de références (ce que certains regretteront peut-être) élaborée à partir de cas pratiques collectés au fil des ans dans la presse et non de cas d’école : faut-il payer les écoliers pour lire davantage de livres ? Peut-on envisager de payer des femmes droguées pour être stérilisées ? Peut-on payer quelqu’un pour prendre sa place dans une file d’attente à un concert gratuit ou à une audition parlementaire ? De manière générale, quelles sont les conséquences de l’intégration dans la sphère marchande d’un bien ?

Sandel identifie deux séries d’arguments qui peuvent faire obstacle à une telle intégration. D’une part, l’argument tiré de l’équité conduit à objecter que la monétisation de certains biens génère davantage d’inégalités soit parce que les moins aisés n’auront pas accès à certains biens (tous les citoyens ne pourront pas accéder à l’audition parlementaire alors qu’un lobbyiste pourra payer un SDF pour attendre à sa place) soit parce que le consentement de certains contractants ne serait pas réellement libre (quelle est la liberté d’une personne qui vend un rein ou d’une femme qui consent à porter l’enfant d’une autre ?). En outre, l’extension de la sphère marchande rend sans cesse plus difficile la vie des moins riches : les pauvres sont ainsi plus pauvres quand tout s’achète et se vend ; ce qui explique peut être en partie le développement du sentiment d’inégalité (V. le succès de Piketty). D’autre part, il est possible de contester l’intégration dans la sphère marchande de certains biens dès lors qu’elle aurait pour effet d’en modifier la nature, autrement dit de le corrompre. La première objection relève pour l’essentiel d’une logique du consentement, consentement éclairé donné dans des conditions équitables, tandis que la seconde « ne fait pas appel au consentement, mais à l’importance morale des biens en jeu » (M.J. Sandel, p. 183). Le développement de la logique marchande dans tous les domaines de la vie sociale provoque un changement profond dans nos comportements et dans notre perception de la vie en société : nous passons d’une économie de marché (le marché est un instrument souvent efficace d’allocation de ressources rares) à une société de marché, où les normes non marchandes sont de plus en plus souvent évincées. L’exemple de la crèche israélienne est une illustration parmi d’autres des conséquences de ce mouvement. Pour limiter les retards en fin de journée, une crèche a eu l’idée d’instaurer une pénalité pour les parents retardataires. Résultat : le nombre de retards a augmenté, les parents analysant la pénalité comme le coût d’un service. Au bout de quelques mois, la crèche a fait marche arrière mais il a fallu plusieurs mois pour que les mauvaises habitudes se perdent… Cet exemple, comme de nombreux autres dans le livre de M.J. Sandel, « montrent que les incitations financières et d’autres mécanismes marchands peuvent produire l’inverse de l’effet escompté en évinçant les normes non marchandes – que la rétribution d’un certain comportement le raréfie parfois au lieu de le rendre fréquent » (p. 184). Certains biens ne s’épargnent pas : M.J. Sandel se demande ce que deviendrait un couple où les époux économiseraient leur amour conjugal pour le jour où ils en auraient besoin ! Le civisme, l’amitié, l’amour se multiplient quand ils se donnent !

L’île au Trésor : la banque et les finances publiques

29 août 2014

euroVous vous souvenez, au Bourget, un dimanche de janvier 2012, François Hollande qui est encore candidat à la présidence de la République proclame « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage[…], il ne sera pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance » ! La lutte contre la finance devait passer notamment par la séparation des activités dites spéculatives des activités traditionnelles (collecte des dépôts et octroi de crédit) au sein des groupes bancaires remettant en cause le modèle français dit de la banque universelle. Lors d’un récent colloque organisé par Mustapha Mekki et nos centres de recherches respectifs sur le thème du lobbying responsable, j’ai eu l’occasion d’exposer les grandes lignes de l’action de lobbying menée par le banques pour entraver le projet de séparation bancaire en 2013. Parmi les leviers d’influence, il en est un qui semblait assez méconnu : il s’agit des liens entre la banque et l’Etat moderne, au sens large du terme. Ces liens ont permis une plus grande proximité entre le pouvoir et la finance, notamment en France pour de multiples raisons tenant tant à la formation des élites qu’à une longue période de nationalisation des banques mais aussi à une grande familiarité entre l’administration des finances publiques, notamment le Trésor, et la Banque de France, d’une part, et la direction des établissements de crédit, d’autre part (V. A. de Tricornot, M. Thépot, F. Dedieu, Mon amie c’est la finance ! : Bayard 2014 p. 63 et p. 137 et s.). De ce point de vue, il apparaît évident que la sociologie du secteur bancaire et particulièrement de son management est aussi déterminante que l’histoire économique, le droit et la politique.

En particulier, il ne faut pas négliger la proximité entre le trésor et le management des grandes banques françaises. Ces élites à la française sont formées dans les mêmes écoles et ont souvent travaillé ensemble avant de prendre qui des responsabilités au Trésor, qui des postes de directions dans la banque. Le passage de l’un à l’autre n’a évidemment rien d’exceptionnel ; bien au contraire, un trésorier atteignant 40 ans commence à devenir rare tant la fuite vers la finance est importante et précoce. Il n’est donc pas surprenant qu’une part importante de l’activité de lobbying soit consacrée à convaincre le Trésor et ses agents de la pertinence du point de vue des établissements de crédit. Naturellement, lors de l’élaboration du projet de loi de séparation, le Trésor a été une cible privilégiée du lobbying bancaire et avec quelque succès, semble-t-il, personne n’ayant réellement envie de mécontenter un potentiel futur employeur…

Pour être franc, contrairement à beaucoup, je ne suis pas persuadé que le lobbying soit nécessairement une mauvaise chose et je ne suis pas sûr non plus que la séparation des activités bancaire dites classiques et des activités dites spéculatives soit la solution miracle. En revanche, la familiarité excessive qui existe entre certains corps de l’Etat et les banques voire les grandes entreprises en général ; le mercenariat financier qui incite des jeunes brillants à « passer par le Trésor » comme par un tremplin vers d’autres cieux plus lucratifs… tout cela soulève de sérieuses difficultés. Faut-il rappeler qu’Emmanuel Macron s’est chargé lui-même de dissuader Karine Berger de déposer des amendements qui auraient pu redonner un peu de substance à l’idée de séparation ? Ancien de l’Inspection des finances, puis gérant associé chez Rothschild avant de rejoindre l’Elysée auprès de François Hollande, notre nouveau Ministre de l’économie est manifestement quelqu’un de brillant, intelligent et à bien des égards séduisant mais il est aussi l’exemple même de ce système français qui reste le front collé au mur qu’il s’est pris il y a déjà des années (car non nous n’allons pas dans le mur ; nous y sommes depuis des années). Comme l’a très bien résumé PEG dans son article sur Atlantico :

Macron, c’est le socialisme moderne, de Bercy dirigé depuis les grands groupes financiers. Les études brillantes, l’ENA, l’inspection des finances, Rothschild, puis l’Elysée : c’est ce moule de l’élite française qui crée le corporatisme qui étouffe l’économie française.

De manière générale, le lobbying responsable peut être une voie à explorer afin d’assurer davantage de transparence et assurer une meilleure traçabilité de la décision publique. J’ai toutefois tendance à penser que cela reste largement illusoire. Plus techniquement, on ne peut que regretter que le législateur n’ai pas saisi l’occasion du vote de la loi organique n° 2013-906 du 11 octobre 2013 relative à la transparence de la vie publique pour renforcer certaines règles relatives au pantouflage. Peut-être que cela aurait permis de réduire l’efficacité de certaines stratégies de nos élites. Quoi qu’il en soit, Emmanuel Macron ne mérite sans doute pas autant de critiques, ni autant d’éloges : il est seulement l’enfant un peu plus doué que les autres d’un système à bout de souffle.

Araud m’a tuer…

8 août 2014

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Billet dédié à son excellence Gérard Araud
Diplomate et grammairien du XXIe siècle
Représentant permanent de la France auprès de l’ONU

A l’occasion d’un tweet de Koz tentant encore une fois de secouer nos responsables politiques pour qu’ils réagissent enfin dignement face à la tragédie qui frappe la population irakienne et en particulier les chrétiens menacés de disparaître, son excellence Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès de l’ONU, a cru intelligent d’écrire :

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La mort n’est toujours pas leur métier (3)

17 janvier 2014

Coktail lithiqueLa loi n° 2005-370 du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie, dite loi Léonetti, est fondée sur un double refus : refus de l’acharnement thérapeutique ; refus de l’euthanasie. Le législateur refuse de légitimer la transgression de l’interdit de tuer tout en autorisant l’arrêt des traitements disproportionnés : cet équilibre, un peu ambigu comme on va le voir, est l’originalité du droit français. Il est d’ailleurs très regrettable que les Français ignorent largement le contenu de la loi Léonetti : s’ils savent bien que l’euthanasie reste interdite en France, ils ignorent que l’acharnement thérapeutique peut être refusé. Cette ignorance est instrumentalisée par la propagande de l’ADMD à travers ses campagnes de sondages. Si le juge n’est pas ignorant, il peut lui arriver de suivre des raisonnements contestables même si le résultat peut sembler satisfaisant. C’est, me semble-t-il, ce qu’on peut constater à la lecture de la décision du Tribunal administratif de Châlons-en-Champagne du 16 janvier 2014 (TA Châlons-en-Champagne, 16 janvier 2014). Lire la suite…

République 1 – Dieudonné 0 ou pourquoi le Conseil d’Etat n’a pas enterré la liberté d’expression

11 janvier 2014

Il est parfois bien difficile d’aborder certains sujets avec mesure et raison. Il est désormais évident que l’affaire dite Dieudonné relève de cette catégorie. Il est amusant de voir à quel point chacun a une opinion bien tranchée sur la question. Pour être franc, j’ai changé d’avis au moins trois ou quatre fois en 48h… Il est donc très délicat de prendre le clavier après plus de deux mois d’absence et alors que des tâches urgentes nécessaires à la survie de l’humanité m’appellent ailleurs. Ce que je vais tenter ici n’est finalement qu’une brève synthèse des idées exposées à propos de la première ordonnance du Conseil d’Etat rendue dans cette affaire le 9 janvier 2014 (V. également la deuxième en date du 10 janvier 2014). Je dis bien idées ; j’oublie les invectives et autres insultes qui fusent parfois un peu vite. Pour faire simple, la décision du conseil d’Etat n’est pas un revirement de jurisprudence valant faire-part de décès de la liberté d’expression mais une réponse à une situation très particulière (V. S. Sur sur LLC). Ceci dit, il ne faut pas négliger les innovations de cette décision qui n’a rien de banal. Lire la suite…

L’animal est-il un homme comme les autres ou suis-je un affreux spéciste ?

7 novembre 2013

La question du statut de l’animal n’est pas nouvelle. Ce qui peut étonner en ce moment, c’est qu’elle prend une nouvelle ampleur. La nouvelle proposition de loi du sénateur Roland Povinelli (qui a déjà tenté le coup par le passé. –  V. également le S. Antoine, Rapport sur le régime juridique de l’animal, 2005. – V. encore la proposition de résolution de F. Lefebvre à l’Assemblée nationale)  déposée il y a quelques semaines ne soulève pas seulement des questions de techniques juridiques ; elle traduit une tentative de réorientation du droit dans un sens nouveau. Lire la suite…

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