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Vous avez dit infaillible ?

11 mai 2011

La question de l’infaillibilité du magistère dans l’Église catholique n’en finit pas de susciter la controverse. On se souvient de l’embarras dans lequel s’était retrouvé Newman lorsqu’il a été contraint de défendre Vatican I et l’affirmation de l’infaillibilité pontificale. Que les réponses paraissent toujours contestables, il ne faut pas s’en étonner dans la mesure où la question semble souvent mal posée et reste de toute façon très complexe. Un billet de Marc Favreau sur la révocation de Mgr Morris en Australie a relancé la discussion jusque sur Twitter. Ce qui est en cause notamment c’est la possibilité d’ordonner des femmes. Sur ce sujet, je n’ai aucune compétence particulière mais je vais simplement vous dire ce que j’en ai compris du point de vue de la valeur du principe affirmé par Jean-Paul II. Le point de départ est la Lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis de mai 1994, dans laquelle le pape réaffirmait vigoureusement l’impossibilité d’ordonner des femmes dans l’Église catholique :

Bien que la doctrine sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes ait été conservée par la Tradition constante et universelle de l’Église et qu’elle soit fermement enseignée par le Magistère dans les documents les plus récents, de nos jours, elle est toutefois considérée de différents côtés comme ouverte au débat, ou même on attribue une valeur purement disciplinaire à la position prise par l’Église de ne pas admettre les femmes à l’ordination sacerdotale.

C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église.

Cette déclaration est-elle marquée du sceau de l’infaillibilité pontificale ? Vous voyez un peu que Twitter peut être un endroit très sérieux certains jours… Qu’est-ce, d’abord, de manière simpliste, que l’infaillibilité ? Sous le terme, qui fait parfois figure de gros mot voire d’insulte, il faut comprendre avant tout que les évêques (et notamment le premier d’entre eux) ont une mission d’enseignement : ils doivent évangéliser. Dans l’exercice de cette mission, les évêques « sont des docteurs authentiques, revêtus de l’autorité du Christ, qui prêchent les peuples commis à leur soin les vérités de foi à croire et à appliquer dans la pratique de la vie » (Lumen Gentium, n° 25). A partir de là, la délimitation de l’infaillibilité est nécessairement complexe car elle dépend tout à la fois de la personne qui enseigne et (surtout?) du contenu de l’enseignement. Autrement dit, contrairement à ce l’on a tendance à penser l’infaillibilité n’est pas uniquement engagée par le pape sur des vérités révélées. D’un point de vue plus juridique on pourra dire avec le Code de droit canonique que :

 § 1. Le Pontife Suprême, en vertu de sa charge, jouit de l’infaillibilité dans le magistère lorsque, comme Pasteur et Docteur suprême de tous les fidèles auquel il appartient de confirmer ses frères dans la foi, il proclame par un acte décisif une doctrine à tenir sur la foi ou les mœurs.

§ 2. Le Collège des Évêques jouit lui aussi de l’infaillibilité dans le magistère lorsque les Évêques assemblés en Concile Œcuménique exercent le magistère comme docteurs et juges de la foi et des mœurs, et déclarent pour l’Église tout entière qu’il faut tenir de manière définitive une doctrine qui concerne la foi ou les mœurs; ou bien encore lorsque les Évêques, dispersés à travers le monde, gardant le lien de la communion entre eux et avec le successeur de Pierre, enseignant authentiquement en union avec ce même Pontife Romain ce qui concerne la foi ou les mœurs, s’accordent sur un point de doctrine à tenir de manière définitive.

§ 3. Aucune doctrine n’est considérée comme infailliblement définie que si cela est manifestement établi (Can. 749).

L’infaillibilité du pape et des évêques (en communion) reste assez exceptionnelle et ne doit pas faire oublier l’infaillibilité ordinaire et universelle :

On doit croire de foi divine et catholique tout ce qui est contenu dans la parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition, c’est-à-dire dans l’unique dépôt de la foi confié à l’Église, et qui est en même temps proposé comme divinement révélé par le magistère solennel de l’Église ou par son magistère ordinaire et universel, à savoir ce qui est manifesté par la commune adhésion des fidèles sous la conduite du magistère sacré; tous sont donc tenus d’éviter toute doctrine contraire (Can. 750).

Ici, la tradition compte plus que la définition dogmatique. Lorsqu’un pape intervient sur un tel sujet, il vient en principe confirmer ce qu’enseigne constamment (même si c’est parfois discrètement) le magistère ordinaire. C’est ainsi que bien que Jean-Paul II n’ait pas expressément engagé l’infaillibilité pontificale, Evangelium vitae et Splendor veritatis, par exemple, sont certainement l’expression d’une doctrine que l’on doit considérer comme infaillible (ou tout au moins comme proposée de manière infaillible mais là ça devient un peu subtile). Ainsi, même en l’absence de définition dogmatique et d’affirmation expresse d’une doctrine définitive, il peut y avoir expression (ou plutôt confirmation) d’un enseignement infaillible.

Pour revenir à Ordinatio sacerdotalis, la question a été posée à la Congrégation pour la doctrine de la Foi :

Doit-on considérer comme appartenant au dépôt de la foi la doctrine selon laquelle l’Église n’a pas le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale aux femmes, doctrine qui a été proposée par la Lettreapostolique Ordinatio sacerdotalis, comme à tenir de manière définitive ?

Réponse : Oui

Bon… là au moins c’est clair… il reste, ansi que le faisait relever François Moog sur Twitter, que du point de vue canonique, cette Responsum ad dubium n’a pas de valeur juridique contraignante. Cela reste une interprétation dotée d’une valeur rationnelle et non normative. Autrement dit, elle vaut par autorité de raison et non par raison d’autorité. Il reste que la raison est forte si l’on veut bien noter que l’on ne se situe pas dans une affirmation infaillible du magistère pontifical mais dans une confirmation du magistère ordinaire et universelle. Le pape finalement ne déduisait rien de nouveau dans sa lettre apostolique, il constatait et confirmait la doctrine constante de l’Église. L’intervention du pape vient nous inviter à accorder notre confiance à cette affirmation :

Devant cet acte magistériel précis du Pontife romain, explicitement adressé à toute l’Église catholique, tous les fidèles sont tenus de donner leur assentiment à la doctrine énoncée (ici).

Tout cela a été développé notamment par le Cardinal Bertone dans un article intitulé À propos de la réception des Documents du Magistère et du désaccord public(ici) :

Il faut donc réaffirmer que, dans ses Encycliques Veritatis splendor, Evangelium vitae, et dans la Lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis, le Pontife romain a voulu – même si ce n’est pas sous une forme solennelle – confirmer et réaffirmer des doctrines qui appartiennent à l’enseignement du Magistère ordinaire et universel, et que l’on doit donc tenir d’une manière définitive et irrévocable.

Il n’est pas impossible toutefois qu’il soit nécessaire de passer un jour par une affirmation plus solennelle encore de cette vérité. En effet, le magistère ordinaire suppose un consensus au sein du corps épiscopale. On comprend tout à la fois la réaction du Vatican (comme on dit) et sa décision de révocation de Mgr Morris (qui mélangeait en outre beaucoup d’autres questions avec celle de l’ordination des femmes) et les limites de la méthode…

Pour aller plus loin (et mieux):

F. Moog, Autorité des enseignements du magistère sur l’accès des femmes au ministère ordonné

J-F Chiron, L’infaillibilité et son objet, Cerf 1999

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10 commentaires leave one →
  1. 11 mai 2011 18 h 15 mi

    Merci, c’est très clair…

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  2. pourquoisecompliquerlavie permalink
    11 mai 2011 18 h 57 mi

    La vitesse d’écriture affecte la forme mais pas le fond. Bravo. Vous me donnez mon sujet de KT de demain.

    Quoique pour des élèves de 4ème, c’est peut-être un peu trop ….

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  3. Francois Moog permalink
    11 mai 2011 19 h 12 mi

    Sans refaire le débat qui a déjà eu lieu sur Twitter, quelques précisions :

    1°) il faut remarquer que jamais les textes mis en avant dans la discussion sur le statut d’autorité d’Ordinatio sacerdotalis ne prétendent que l’infaillibilité de l’Eglise est engagée. Il faut alors « tenir » qu’elle ne l’est pas (cf canon 749).

    2°) les arguments mis en avant par les uns et les autres en faveurs de l’engagement de l’infaillibilité rassemblent généralement plusieurs critères distinctes : toute intervention du Magistère autorisé de l’Eglise requiert « la soumission religieuse de l’intelligence et de la volonté » de la part des fidèles, cela ne signifie pas que l’infaillibilité est engagée.

    3°) Selon Jean-François Chiron, parler de « tenir définitivement » dit simplement que la doctrine énoncé ne peut être précisée ou que la discipline fixée ne peut être réformée que par une autorité au moins égale à celle qui a énoncé la doctrine ou fixée la discipline. Pour cette question, au moins un souverain pontife s’exprimant dans une lettre apostolique (le champs est donc vaste de l’encyclique au motu proprio et jusqu’à une Constitution conciliaire)

    4°) Mais surtout, au-delà de l’aspect très technique de la question, il ne faut pas surdéterminer, je crois, cette aspect de la question dans le motif du renvoi de Mgr Morris. la question de l’ordination des chrétiennes pourrait coûter sa mitre à un prêtre de valeur ou la barrette à un évêque prometteur (comme Mgr Couture, archevêque de Québec, en son temps), mais on ne révoque pas un évêque pour ce seul motif. Il y a d’autres raisons, certaines que l’on ignore sans doute, et une accumulation de petites autres raisons que l’on connaît un peu, mais il serait peu prudent de se concentrer sur la seule question polémique et passionnée de l’accès des chrétiennes aux ordres sacrés dans l’Eglise…

    Mais merci de cet apport !!

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    • 11 mai 2011 22 h 57 mi

      Merci pour ces précisions. Vous noterez que je me suis dégonflé… je ne pense pas avoir affirmé directement que l’infaillibilité était engagée dans le cas de Ordination sacerdotalis. Il semble que ce soit tout de même la position du Cardinal Bertone (mais j’ai peut-être mal compris).
      Quant à tenir, je comprends mais c’est peut-être un peu subtile par rapport à ce que semble dire le Can. 749. Le fait de tenir pour définitif n’est-il pas lié à l’infaillibilité ? Voulez vous dire que le magistère ordinaire et universel est moins infaillible que le magistère pontifical ? ou qu’il ne l’est pas du tout ?

      Sur le cas Morris, il est évident que les faits sont bien plus complexes que ce nous (en tout cas moi et quelques autres) pouvons en percevoir…

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      • Francois Moog permalink
        12 mai 2011 6 h 58 mi

        Rapide précision matinale : il serait absolument insensé d’affirmer que le magistère ordinaire et universel puisse être « moins infaillible » que le magistère authentique du Souverain Pontife… Parce que l’infaillibilité ne se mesure pas. Je dis simplement qu’une lettre encyclique d’un pape possède une autorité magistérielle moindre qu’une Constitution dogmatique d’un Concile.

        Il faut surtout prendre en compte ces deux éléments majeurs :
        – lorsque l’on parle d’infaillibilité, il s’agit bien de la capacité de l’Eglise (et non d’un de ses membres fût-il pape) à ne pas se tromper dans la foi (Lumen gentium 12 et Pastor aeternus ch. 4 – DzS 3074). C’est l’Eglise qui est indéfectible dans la foi.
        – La doctrine de la hiérarchie des vérité n’implique nullement que l’un puisse avoir plus raison que l’autre ou qu’un énoncé puisse être plus vrai que l’autre. Il s’agit d’un principe herméneutique : Les énoncés doctrinaux entretiennent un rapport différencié au fondement de la foi chrétienne, c’est à dire au dessein salutaire de Dieu. Comme le dit le Catéchisme de l’Eglise Catholique (CEC 234) : « Le mystère de la Très Sainte Trinité est le mystère central de la foi et de la vie chrétienne. Il est le mystère de Dieu en lui-même. Il est donc la source de tous les autres mystères de la foi ; il est la lumière qui les illumine. Il est l’enseignement le plus fondamental et essentiel de la “hiérarchie des vérités de foi” ». Cela signifie que, pour comprendre l’enseignement sur tel point, il faut se référer à un point plus central. Eg : on ne peut pas comprendre la Trinité à la lumière de la discipline du célibat ecclésiastique, mais on peut comprendre a discipline du célibat ecclésiastique à la lumière du dogme trinitaire. C’est ce principe qui « coince » pour la qualification d’autorité d’Ordinatio sacerdotalis : tous les textes qui en affirment l’autorité sont d’autorité nettement inférieure…

        Sur ce, bonne journée, il faut que j’aille expliquer pourquoi on ne peut pas parler de ministères « laïcs » à des étudiants subjugués…

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    • 13 mai 2011 10 h 42 mi

      Sur l’argument tiré du Can. 749, j’ai tout de même un doute. Si on rattache l’infaillibilité (litigieuse) d’Ordinatio sacerdotalis au Can. 750 (et au Magistère ordinaire), dans la mesure où la lettre apostolique aurait seulement confirmer une doctrine reçue de la tradition sans en donner de définition, le Can. 749 §3 ne serait pas déterminant. C’est ainsi que j’aurais tendance à analyser la formule juridique. L’herméneutique canonique implique peut-être d’autres méthodes que je ne maîtrise pas (encore… mais un jour je m’y mettrais sérieusement).

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  4. 11 mai 2011 19 h 54 mi

    Merci de cet apport. La seconde lecture fut fructueuse.

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  5. 11 mai 2011 23 h 43 mi

    Il est drôle de voir que, finalement, tant qu’il n’y a pas de proclamation solennelle, les affirmations d’infaillibilité en disent plus long sur ceux qui les tiennent que sur le sujet lui-même.

    Et ils pourraient avoir tort d’interpréter l’inertie et la modération comme une option définitive et irrévocable.

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  6. 12 mai 2011 13 h 10 mi

    Intéressant article mais pour moi, tout est encore plus flou…. il faut que je potasse un peu la question.

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