Skip to content

Le bourreaucrate et la philosophe

4 mai 2013

Hannah_Arendt

Une femme devant sa machine à écrire. Le drapeau nazi en arrière-plan. Le titre est simple, presque trop : Hannah Arendt. C’est clair dès l’affiche, il s’agit d’un film intellectuel aussi éloigné des Aventuriers de l’arche perdue que 1984 peut l’être de Love story. En surtitre : Jérusalem 1961. Procès Eichmann. La philosophe juive allemande qui allait déclencher la controverse. Ce n’est donc pas toute la vie d’Hannah Arendt (1906-1975) qui fait la matière du film mais la période correspondant à l’élaboration d’une de ses œuvres les plus connues : Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (H. Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal : coll. Quarto, Gallimard 2002, présentation de P. Bouretz, p. 972 et s.). Comme le titre même pouvait le laisser deviner, le film adopte clairement le point de vue de la philosophe qui n’est absente de quasiment aucune scène. Sous cette réserve on peut dire que le film est très fidèle à l’histoire vécue par Hannah Arendt entre 1960 et 1964. Alors qu’elle tentait de livrer au monde un rapport sur le procès d’Adolf Eichmann, elle s’est trouvée elle-même mise en accusation y compris par ses amis les plus proches.

Le procès d’Eichmann. Le film s’ouvre sur l’enlèvement d’Eichmann à Buenos Aires, un soir de mai 1960. On distingue à peine son ombre entre le moment où il descend du bus et celui où il est projeté dans un camion. Il ne reparaîtra que bien plus tard à travers des images d’archives filmées lors du procès à Jérusalem, comme s’il n’était pas un personne du film ; comme s’il ne pouvait simplement pas être un personne de fiction. Quant à son avocat, il est purement et simplement absent. De toute façon, le personnage central du film est Hannah Arendt, « superbement » jouée « magistralement » par une « géniale » Barbara Sukowa comme disent les critiques. Et c’est vrai qu’elle est excellente ! Heureusement parce qu’elle tient par sa présence un film par ailleurs d’un grand classicisme et un peu verbeux. L’environnement d’Hannah Arendt ainsi que son impressionnant tabagisme sont parfaitement rendus : nous faisons la connaissance des intellectuels new-yorkais notamment juifs globalement pas trop conservateurs. Parmi eux, figure notamment Mary McCarty, la grande amie américaine qui la soutiendra toujours, et Hans Jonas dont la force de conviction ne parvient pas à dissimuler une fragilité touchante. Et puis il y a « M. Arendt »… Heinrich Blücher, l’ancien communiste, autodidacte qui soutient sa philosophe d’épouse. Leur couple est quasiment un personnage à lui tout seul. Pour la petite histoire, il aurait suggéré à Hannah Arendt l’idée de banalité du mal.

Le procès d’Eichmann nous est montré à travers l’expérience de la philosophe. Il ne s’agit donc pas d’un court room drama à l’américaine. Pourtant, la théâtralité était au rendez-vous semble-t-il en 1961 (le procès a été intégralement filmé. mais aussi retransmis en direct et en continu. –  V. S. Lindeperg, A. Wieviorka, Les deux scènes du procès Eichmann : Annales 2008/6, p. 1249) : une salle d’audience construite pour les besoins de la cause, conçue comme une scène de théâtre selon Arendt, un procureur qui joue son rôle avec emphase (le Procureur Hausner n’apparait qu’à travers des images d’archives). Dès le premier abord, cette mise en scène a choqué la philosophe transformée en reporter du New Yorker (Eichmann…, p. 1026). En revanche, elle a exprimé à plusieurs reprises son admiration pour les juges et notamment pour le Président du tribunal Landau, qui ont précisément tout fait pour éviter l’excessive théâtralisation du procès, souhaitée par le procureur.

En réalité, Hannah Arendt n’a assisté qu’au premier mois du procès. Certains amis avaient bien tenté de la mettre en garde comme le film le rappelle justement mais elle sentait profondément le besoin d’assister à ce procès. Elle n’avait guère connu les nazis à l’œuvre et avait manqué le procès de Nuremberg. Elle a suivi le reste à travers les retranscriptions des audiences alors qu’elle était rentrée aux Etats-Unis. Le jugement ne fut pas une surprise, ni le rejet des différents recours. Elle accueillit même la condamnation à mort et l’exécution avec une certaine approbation.

Les questions juridiques ne manquaient pas dans cette affaire. Le voyage d’Eichmann vers Jérusalem a débuté par un enlèvement ce qui a suscité une interrogation sur la régularité de sa présentation devant le tribunal israélien. Toute l’ambiguïté de cet évènement se retrouve dans la résolution adoptée par l’ONU à cette occasion. S’il y a eu violation de la souveraineté de l’Argentine, bien connue pour sa non coopération en matière de recherche de criminels nazis, le droit d’Israël à juger Eichmann est apparu incontestable. Apparait ainsi l’une des grandes difficultés de la justice internationale jusqu’à maintenant. Il tend d’ailleurs à être admis, à la suite du procès Eichmann, dans ce domaine que la façon dont un accusé se trouve soumis à ses juges n’a pas d’influence sur la régularité de la procédure.

Le film n’aborde guère dans le détail les aspects juridiques du procès (V. à l’époque G. Leslie, Aspects juridiques du Procès Eichmann : Annuaire français de droit international, vol. 9, 1963, p. 150). Ce n’est évidemment pas une critique. Fondamentalement, certains ont douté de la capacité du droit à permettre le jugement de ces crimes (K. Jaspers, lettre à H. Arendt, 14 déc. 1960 : Eichmann…, p. 1316). Il est vrai que les aspects juridiques de ce genre de procès sont souvent très complexes. La question de la compétence du tribunal n’est évoquée brièvement qu’à propos de la pertinence de juger Eichmann en Israël alors que certains auraient préféré un tribunal international. En revanche, les questions plus techniques comme celle de la personnalité passive ou de la compétence universelle sont ignorées alors qu’Hannah Arendt en parle assez longuement et finement dans son livre (Eichmann…, p. 1268 et s. –  D. Luban, H. Arendt as a Theorist of International Criminal Law : International Criminal Law Review 2011, p. 621). La question était loin d’être accessoire : il s’agissait de savoir sur quel fondement permettre à la juridiction d’un Etat qui n’existait pas lors des crimes nazis de poursuivre l’auteur d’un de ces crimes. Comment permettre les poursuites sur le fondement d’une loi adoptée postérieurement (ce qu’on appelle une loi rétroactive; encore que techniquement ce point puisse être discuté : G. Leslie, Aspects juridiques) aux crimes reprochés à l’accusé ? Sur ces points comme sur quelques autres, il y a eu quelques accommodements avec les principes traditionnels de la procédure pénale. La nécessité de poursuivre et de réprimer les crimes d’Eichmann ont paru justifier ces aménagements. S’il est difficile de juger de tels crimes, il est impossible de les laisser impunis.

De la même façon est seulement esquissée la difficile question de l’obéissance et du soutien au régime. On pense souvent qu’Eichmann s’est défendu comme d’autres criminels nazis en soutenant qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres de ses supérieurs (parmi les supérieurs d’Eichmann se trouvaient Heydrich et Himmler). En réalité, et il me semble qu’il y est fait allusion dans le film (mais cela demanderait un nouveau visionnage), il n’a pas choisi cette stratégie de défense. Il a préféré soutenir qu’il participait à des actes d’Etat dont il était un rouage (V. Eichmann…, p. 1108). Eichmann savait très bien à quels actes il participait mais il n’a quasiment jamais eu de problème de conscience car il vivait dans un Etat devenu criminel, au sein duquel le commandement Tu ne tueras point était retourné en Tu tueras ! (formule reprise dans le film) ; un Etat au sein duquel, les sources du droit étaient bouleversées par l’apparition d’une source suprême : l’ordre du Führer (V. Eichmann…, p. 1160 et s.). Führerworte haben GesetzKraft : les ordres du Führer ont force de loi.

Der Auftrag des Führers ist schlechthin das Kernstück des geltenden Rechtssystems… La mission du Führer est tout simplement le cœur du système juridique actuel… (Th. Maunz)

Même si cela n’est plus admis d’une manière aussi monolithique que dans l’historiographie dominante, la conscience avait quasiment déserté l’Allemagne nazie (en tout cas à partir de 1942-1943, il n’y en avait plus guère de trace visible). C’est notamment d’avoir su percevoir et formuler cette question de la conscience, ce qui fait de la pensée d’Hannah Arendt sur le procès Eichmann une pensée forte et profonde, au-delà des erreurs de fait et de perspectives. Elle a su diagnostiquer les techniques d’oblitération de la conscience utilisées par les nazis et analyser l’articulation de la loi et de la conscience dans un régime en marche vers le totalitarisme. Son discours à la fin du film illustre bien, à propos de la notion de banalité du mal sur lequel je vais revenir, que l’origine des crimes d’Eichmann est d’avoir cessé de penser (l’absence de pensée ne devant pas être confondue avec la stupidité). Il savait très bien ce qu’il faisait mais incapable de penser, il ne pouvait être touché dans sa conscience ni percevoir qu’il était un salaud.

Ce qui apparaît en revanche immédiatement dans le film c’est l’environnement du procès et les premières tensions entre Hannah Arendt et ses amis israéliens et sionistes, notamment son futur-ex ami Kurt Blumenfeld, mais aussi avec ses proches amis émigrés américains. Elle pensera assez vite que le procès portera moins sur la personne d’Eichmann et sur ces actes (afin de rendre justice aux victimes comme au bourreau) que sur l’histoire. Elle reprochera au Procureur Gideon Hausner de n’être qu’une marionnette entre les mains de Ben Gourion, voulant exposer au monde les souffrances millénaires du peuple juif culminant dans la Shoah; elle reprochera au procès d’avoir tenté de faire œuvre d’histoire et non de justice. Sans que le film soit très explicite à ce propos, il me semble adopter un point de vue finalement trop proche de la philosophe ne permettant pas une légère prise de distance (à moins que ce ne soit l’objet de ces étranges flash-backs renvoyant au temps où elle fréquentait plus ou moins passionnément Heidegger). La lecture du livre permet parfois de se dire : franchement, elle exagère ; ce que ne permet pas le film. Car elle a parfois exagéré. L’usage excessif de l’ironie (critiqué par son autre futur-ex ami Gershom Scholem) et son hostilité à ce qu’était devenu le sionisme (dont elle s’était détachée) l’ont conduite parfois un peu loin. Hannah Arendt ne pensait pas troller provoquer ; elle pensait faire un rapport comme l’indique le sous-titre du livre qu’elle a tiré des cinq articles parus dans le NewYorker. C’est bien autrement qu’il a été reçu et c’est ce que raconte en particulier le film.

Le procès d’Hannah Arendt. Prétendant rester au niveau des faits, Hannah Arendt ne pouvait imaginer que son livre provoquerait de telles réactions et qu’elle perdrait autant d’amis. Elle en a été profondément blessée (sans bien percevoir sans doute à quel point elle a d’ailleurs pu blesser elle-même) malgré le soutien constant de Mary McCarty ou de Karl Jaspers (L’auteur de La culpabilité allemand dont l’influence sur Arendt est évidente mais qu’on ne voit pas dans le film ; ils se sont beaucoup écrits ce qui ne passe pas très bien à l’écran). Trois idées ressortant de son rapport ont particulièrement été discutées. Arendt n’y voyait pas des thèses mais des faits ; elle a été étonnée de voir que ces vérité de faits étaient rejetées, non pas tant parce que leur fausseté était démontrée mais parce qu’elle n’entrait pas dans le cadre de l’opinion commune. Ce conflit l’a d’ailleurs amené à écrire un article assez connu : Vérité et politique (H. Arendt, Vérité et politique : La crise de la culture, p. 317).

Tout d’abord, elle a été frappée par la médiocrité d’Eichmann : l’accusé dans sa cage de verre, enrhumé et enfermé dans son langage stéréotypé et creux ne ressemblait pas au monstre qu’elle s’attendait peut-être à découvrir. Elle avait peut-être oublié que sa position actuelle ne permettait sans doute plus à l’ancien lieutenant-colonel SS de faire preuve d’arrogance ; Hannah Arendt avait d’ailleurs très peu connu les nazis dans la mesure où elle a quitté l’Allemagne dès 1933, passant par la France et le camp de Gurs avant d’émigrer aux États-Unis en 1941. On comprend que la description qu’elle donne de l’accusé ait pu susciter des réactions très vives chez les survivants. D’autant qu’Arendt a sans doute manqué de clairvoyance en ne percevant pas la part de stratégie judiciaire dans le comportement de l’accusé. D’autres chroniqueurs ont été moins naïfs (Poliakoff, Kessel…).

Ensuite, et surtout, la dizaine de pages consacrée à la participation de certains dirigeants juifs à la déportation de leur coreligionnaires a paru insupportable à beaucoup. Pourtant, il semble que le fait ait été connu dès avant le procès et qu’il n’ait pas été fondamentalement été contredit depuis. Pourquoi tant de haine alors ? Comment un magazine français a-t-il pu aller jusqu’à poser la question de savoir si Hannah Arendt n’était pas nazie ? Sans doute est-ce le ton employé et les « résonnances malveillantes » (la formule est de Gershom Scholem) que l’on décelait dans ces pages.

Le point le plus contestable tenait au lien de causalité qu’elle établissait entre cette coopération de certains leaders juifs et l’ampleur de la Shoah :

Il ne fait aucun doute que, sans la coopération des victimes, il eût été difficile que quelques milliers de personnes, dont la plupart travaillaient, de plus, dans des  bureaux, puissent liquider des centaines de milliers d’autres personnes (Eichmann…, p. 1131-1132 citant R. Pendorf).

Or précisément, il y a plus qu’un doute sur ce point. En effet, la comparaison avec l’URSS notamment montre que l’ampleur des massacres peut être analogue alors que la communauté juive n’est pas organisée. Historiquement, le fait de la coopération est admis mais l’analyse du fait et ses conséquences sont aujourd’hui considéré comme erronés. Mais cela le film n’en dit mot…

Il faut bien reconnaître toutefois que les critiques les plus violentes reprochaient à Hannah Arendt des idées qu’elle n’avait pas soutenues. Elle n’a jamais prétendu par exemple que tout le peuple juif était coupable de sa propre déportation. Elle n’a jamais assimilé les victimes innocentes à leur bourreau. Comme souvent, une bonne part de la controverse porte sur un livre qui n’est pas celui qui a été écrit mais un autre imaginé par les critiques. Sur son lit de mort, Kurt Blumenfeld aurait ainsi rompu avec son amie philosophe (c’est du moins la version retenue par le film) sans pourtant avoir lu le livre… Dans le film, Margarethe von Trotta met en scène le dernier entretien entre avec Blumenfeld en utilisant en réalité la correspondance entre Arendt et Scholem. Au reproche de manquer d’amour pour le peuple juif, elle répond qu’elle n’aime pas les peuples mais seulement ses amis… (Lettre de G. Scholem du 23 juin 1963 et réponse d’Arendt du24 juillet 1963 : Eichmann…, p. 1344 et p. 1354). Et même sur ce plan, elle a parfois eu du mal : le film expose la relation difficile d’Hannah Arendt avec Hans Jonas qui lui reprochait son ignorance des choses juives.

Dans le même ordre d’idées, la question de la juste qualification du crime d’Eichmann, et plus généralement des crimes nazis dans la mise en œuvre de la solution finale, a donné lieu à des discussions très vives. Hannah Arendt donne sa préférence à la notion de crime contre l’humanité au sens de crime contre le statut d’être humain (Eichmann…, p. 1277). Les crimes nazis étaient un crime contre l’humanité perpétrés contre les juifs en tant que tels. Une telle interprétation met encore davantage l’accent sur l’originalité de ces crimes. Elle entrait toutefois en contradiction avec le projet politique israélien qu’Arendt contestait.

Enfin, le concept de banalité du mal a été très mal compris. Il est encore aujourd’hui l’objet de discussions sans fin ; Hannah Arendt a passé les quinze dernières années de sa vie à travailler sur ce sujet ! Alors qu’elle pensait faire un simple constat, le terme a été entendu comme un slogan (G. Scholem, lettre du 23 juin 1963 : Eichmann…, p. 1348). Il a choqué car il contredit ce que nous croyons savoir du mal. Nombreux sont ceux qui y ont vu une tentative pour relativiser l’horreur des crimes d’Eichmann et atténuer sa responsabilité. Pourtant, il ne s’agit pas de prétendre qu’il y a un Eichmann en chacun de nous, contrairement à ce qu’ont prétendu certains lecteurs pressés. Il ne s’agit pas davantage de réduire Eichmann à un rouage dans la mécanique nazie ; cette idée, Hannah Arendt l’a toujours fondamentalement critiquée (V. encore H. Arendt, Responsabilité personnelle et régime dictatorial : Responsabilité et jugement, p. 57 et s.). La banalité du mal au sens qu’Arendt voulait donner à la formule est le résultat de l’absence de pensée (encore que la pensée notamment philosophique ne vaccine pas contre le mal ; il suffit de penser à Heidegger !)  :

je n’ai parlé de la banalité du mal qu’au niveau des faits, en mettant en évidence un phénomène qui frappait lors du procès. Eichmann n’était ni un Iago, ni un Macbeth… (Eichmann…, p. 1295)

Pour Arendt, la banalité du mal n’était pas une théorie ni une doctrine, mais elle signifiait la nature factuelle du mal perpétré par un être humain qui n’avait pas réfléchi – par quelqu’un qui n’avait jamais pensé à ce qu’il faisait, au cours de sa carrière d’officier… chargé du transport des juifs et comme accusé à la barre (J. Kohn, préface à H. Arendt, Responsabilité et jugement, Payot 2005-2009, p. 15-16).

Le mal est absence, défaillance et non substantiel. Augustin, qu’Arendt connait bien pour lui avoir consacré sa thèse, aurait dit qu’il n’est pas efficient mais déficient. Et chercher les causes du mal, c’est un peu comme vouloir voir les ténèbres ou entendre le silence (Augustin, La Cité de Dieu, XII, 7).

L’idée de banalité du mal a d’autant plus choqué qu’elle entrait en contradiction avec une la thèse du mal radical exposée dans Les origines du totalitarisme. Arendt le reconnait d’ailleurs à la fin du film comme elle l’a reconnu dans ses écrits postérieurs à Eichmann… Le discours final reprend, une nouvelle fois, un passage d’une lettre à Gershom Scholem :

j’ai changé d’avis et je ne parle plus de « mal radical »… mon avis est que le mal n’est jamais « radical », qu’il est seulement extrême, et qu’il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque… Il « défie la pensée »… parce que la pensée essaie d’atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu’elle s’occupe du mal, elle est frustrée parce qu’elle ne trouve rien. C’est là sa « banalité ». Seul le bien a de la profondeur et peut être radical.

Hannah Arendt a écrit « un livre dénué de prudence… » (P. Bouretz, introduction à Eichmann…, p. 984) et sans doute cédé à un accès de non conformisme. Sa pensée n’est pas sans ambiguïté sur le fond et sans dureté dans la forme. S’il y a un reproche à faire au film, ce serait sans doute d’avoir pris un peu trop systématiquement le point de vue de la philosophe qui méritait certainement qu’on lui apporte un peu plus de contradiction. Mais ce n’était manifestement pas le projet de M. von Trotta qui avoue franchement qu’elle voulait que le public arrive à la même conclusion qu’Arendt (Philosophie Magazine, mai 2013, p. 53). Ce manque de distance est un peu dommageable malgré tout l’intérêt que l’on peut trouver au film comme au rapport. La portée d’Eichmann à Jérusalem a largement dépassé le cadre de l’évènement historique et judiciaire au point que le travail d’Arendt a sans doute contribué à dresser un écran entre les faits et nous. Le film ne contribue pas à lever ce voile mais pourrait relancer l’intérêt pour une œuvre majeure d’Hannah Arendt et pour l’étude de la portée philosophique et juridique des crimes nazis.

3 commentaires leave one →
  1. provenchere permalink
    6 mai 2013 18 h 31 mi

    La question du Mal est une des plus insondables .Merci a NM de l’avoir abordee .Voir aussi le dernier No de Philosophie exactement sur ce film.Toutefois ,je le restiturais dans une approche juive du sentiment de culpabilite et des relations « orageuses » du peuple juif avec Son Dieu .Pourquoi cette extermination systematique a t-elle pu avoir lieu au dela des raisons historiques ou sociologiques? .Lorsque je suis alle en Israel,on nous a bien dit de ne plus utiliser le mot holocauste mais Soah. Le mal absolu exige t-il le nombre :?l’enfant volontairement mitraille chaque jour par un snipper n’est il pas aussi le fruit du mal absolu . ? Et quelle justification donne Jesus au sujet de l’aveugle -ne ? On dirait qu’ il ne peut repondre ! Si le mal supporte a valeur de rachat ,alors il faut admettre des vies anterieures dont nous n’aurions plus le souvenir . Tous les pretres avec qui j’ai aborde ces questions etaient impuissants a repondre ;c’est un mystere en face duquel nous devons etre humble en esprit et forts pour en maitriser les consequences FP

    J'aime

  2. 6 mai 2013 21 h 42 mi

    Ma bonne mémoire vous confirme qu’il est fait allusion à l’obéissance servile aux ordres dans le film (je n’ai en revanche pas le minutage).
    J’ai perçu dans ce film un retournement intéressant dans la pensée de Arendt: sa réfutation de Heidegger. Là où il enseignait que seul l’action change le monde, elle a dit que la pensée change le monde (par la conscience qui empêche cette banalité du mal que vous expliquez bien). Ce sont ces deux scènes professorales assez bien rendues et, à mon sens, centrales dans le film.

    J'aime

  3. 6 mai 2013 22 h 26 mi

    @FP : merci notamment pour le témoignage sur le terme holocaust. Depuis le film Shoah (au moins), j’ai du mal avec holocaust qui me semble trop sacrificiel mais il me semblait que c’était très particulier à la France (et de fait le mémorial US par exemple fait référence à l’holocaust et non à la Shoah). Sur le mystère du mal, c’est sans doute, comme le dira Hannah Arendt après son rapport et comme le disait déjà saint Augustin, parce qu’il est absence, défaut, défaillance…
    @Clecousin : merci pour le soutien apporté à ma mémoire défaillante ! A la réflexion, je pense aussi que l’intérêt des flashbacks est une illustration de la réfutation d’Heidegger (pour reprendre vos termes). On peut y voir aussi une scorie du projet initial de M. von Trotta qui était de couvrir l’essentiel de la vie d’Hannah Arendt en donnant une grande importance à sa liaison avec Heidegger. La réfutation me plait assez… L’isolement du penseur est dangereuse et permet d’éclairer le sens de la pensée qui faisait défaut à Eichmann. Mais cela n’était sans doute pas encore très clair dans l’esprit d’Hannah Arendt en 1961-1963. Ce fût le travail de ces dernières années…

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :