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Ce que l’argent ne saurait acheter

25 décembre 2014

Nous vivons en ce moment une grande expérience économique et philosophique voire pour une partie d’entre nous une expérience spirituelle. C’est la fête de Noël, pendant laquelle les chrétiens célèbrent la naissance de Jésus Christ, fils de Dieu, incarné en notre humanité. Pour beaucoup, c’est surtout la fête familiale au cours de laquelle est offerte une masse impressionnante de cadeaux. Si la consommation frénétique qui nous touchent ces jours-ci n’est pas sans poser quelques questions, il ne faut pas oublier que la pratique de l’échange des cadeaux reste une belle expérience humaine dotée d’une valeur propre. Pour l’économiste standard, elle reste un mystère : comment imaginer qu’une personne puisse anticiper, avec quelque chance de tomber juste, l’utilité qu’une personne tirera d’un présent ? Joel Waldfogel, professeur d’économie à l’Université de Pennsylvanie, a étudié pour nous ce mystère de la rationalité humaine que sont les cadeaux de Noël. Grâce à Waldfogel nous savons que les cadeaux constituent une perte sèche. Contrairement à ce qu’on pouvait imaginer, ce n’est pas seulement ni même spécialement la gratuité de la transaction qui est contestable mais la pure et simple inefficacité de la pratique des cadeaux. Selon Waldfogel, « la valeur des biens qui nous sont offerts est inférieure de 20%… à celle des articles que nous nous achetons nous-mêmes » (J. Waldfogel, You shouldn’t have. The economic argument for never giving another gift : Slate. – V. également du même auteur, The Deadweight Loss of Christmas : The American Economic Review 1993, p. 1328). Pour dire les choses plus simplement et plus crument, il serait bien économiquement plus efficace de s’offrir de l’argent que des cadeaux. A défaut,  ne voit-on pas se développer le marché des chèques cadeaux et de la revente des cadeaux (Les Echos de Noël) ?

Pourtant chacun perçoit bien qu’au-delà de l’utilité économique, un cadeau intègre des valeurs humaines et, à vrai dire, morales qui ne relèvent pas de la logique marchande. Autrement dit, il y a des choses que l’argent ne saurait acheter : Ce que l’argent ne saurait acheter, c’est précisément le titre du livre de Michael J. Sandel que les éditions du Seuil viennent d’avoir la bonne idée de traduire en français (M.J. Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter. Les limites morales du marché : préf. J.-P. Dupuy, Seuil 2014).

Sur le site de la ProcureCe que l'argent ne saurait acheter<br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br />
                : les limites morales du marché

Peut-être cela contribuera-t-il à faire connaître un philosophe trop peu connu en France. Il est pourtant un de ces penseurs de la communauté, même s’il ne se reconnait pas dans le courant communautarien, un de ces penseurs qui permet de repenser voire de résister au libéralisme (V. F. Huguenin, Résister au libéralisme. Les penseurs de la communauté : CNRS éditions 2009, qui fait d’ailleurs régulièrement référence à Sandel). Sa pédagogie et son style le rendent, en outre, extrêmement abordable : il s’agit d’une philosophie concrète, avec assez peu de références (ce que certains regretteront peut-être) élaborée à partir de cas pratiques collectés au fil des ans dans la presse et non de cas d’école : faut-il payer les écoliers pour lire davantage de livres ? Peut-on envisager de payer des femmes droguées pour être stérilisées ? Peut-on payer quelqu’un pour prendre sa place dans une file d’attente à un concert gratuit ou à une audition parlementaire ? De manière générale, quelles sont les conséquences de l’intégration dans la sphère marchande d’un bien ?

Sandel identifie deux séries d’arguments qui peuvent faire obstacle à une telle intégration. D’une part, l’argument tiré de l’équité conduit à objecter que la monétisation de certains biens génère davantage d’inégalités soit parce que les moins aisés n’auront pas accès à certains biens (tous les citoyens ne pourront pas accéder à l’audition parlementaire alors qu’un lobbyiste pourra payer un SDF pour attendre à sa place) soit parce que le consentement de certains contractants ne serait pas réellement libre (quelle est la liberté d’une personne qui vend un rein ou d’une femme qui consent à porter l’enfant d’une autre ?). En outre, l’extension de la sphère marchande rend sans cesse plus difficile la vie des moins riches : les pauvres sont ainsi plus pauvres quand tout s’achète et se vend ; ce qui explique peut être en partie le développement du sentiment d’inégalité (V. le succès de Piketty). D’autre part, il est possible de contester l’intégration dans la sphère marchande de certains biens dès lors qu’elle aurait pour effet d’en modifier la nature, autrement dit de le corrompre. La première objection relève pour l’essentiel d’une logique du consentement, consentement éclairé donné dans des conditions équitables, tandis que la seconde « ne fait pas appel au consentement, mais à l’importance morale des biens en jeu » (M.J. Sandel, p. 183). Le développement de la logique marchande dans tous les domaines de la vie sociale provoque un changement profond dans nos comportements et dans notre perception de la vie en société : nous passons d’une économie de marché (le marché est un instrument souvent efficace d’allocation de ressources rares) à une société de marché, où les normes non marchandes sont de plus en plus souvent évincées. L’exemple de la crèche israélienne est une illustration parmi d’autres des conséquences de ce mouvement. Pour limiter les retards en fin de journée, une crèche a eu l’idée d’instaurer une pénalité pour les parents retardataires. Résultat : le nombre de retards a augmenté, les parents analysant la pénalité comme le coût d’un service. Au bout de quelques mois, la crèche a fait marche arrière mais il a fallu plusieurs mois pour que les mauvaises habitudes se perdent… Cet exemple, comme de nombreux autres dans le livre de M.J. Sandel, « montrent que les incitations financières et d’autres mécanismes marchands peuvent produire l’inverse de l’effet escompté en évinçant les normes non marchandes – que la rétribution d’un certain comportement le raréfie parfois au lieu de le rendre fréquent » (p. 184). Certains biens ne s’épargnent pas : M.J. Sandel se demande ce que deviendrait un couple où les époux économiseraient leur amour conjugal pour le jour où ils en auraient besoin ! Le civisme, l’amitié, l’amour se multiplient quand ils se donnent !

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