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La banque en bande dessinée (1)

9 février 2015

Tome-1-de-la-banqueLa banque ? Ce n’est pas un titre de bande dessinée ! Et bien si ! La banque (chez Dargaud) : sur un scénario de Pierre Boisserie et de Philippe Guillaume, Julien Maffre a fait surgir les images d’un monde flottant peu fréquenté par les adeptes du 9e art : le monde de la finance. A l’écriture, le duo Boisserie-Guillaume n’en est pas à son coup d’essai dans ce domaine puisqu’il a créé la série Dantès en hommage à Alexandre Dumas. Guillaume connaît bien l’économie en général et la banque en particulier après plusieurs années passées aux Echos. Julien Maffre fait figure de petit nouveau malgré un vrai succès avec Le tombeau d’Alexandre (Isabelle Dethan au scénario). Son dessin est le plus souvent présenté comme semi réaliste qui me semble toutefois plus tiré vers du Loisel que vers le dessin humoristique et disproportionné. Les personnages sont bien identifiés même s’ils ne sont pas toujours les répliques fidèles de leur modèle historique (V. surtout le personnage de Jacob/James Rothschild). La disproportion, l’hybris, est bien présente mais elle s’exprime à travers les traits des personnages, plus expressifs que dans un simple et banal dessin semi réaliste, c’est pour rendre plus visible des traits psychologiques. Le cours du temps, essentiel pour toute authentique saga, est bien rendu par l’évolution physique des personnages. Ceci dit, l’univers visuel ainsi créé est assez consensuel et familier pour que tous les amateurs de banque bande dessinée y trouvent leur compte. Les perspectives architecturales et les groupes de personnages sont, à mon humble avis, très réussis. En revanche, le lettrage est assez conventionnel et les couleurs (de Delph) ne brillent pas particulièrement.

Sur le fond, cette première génération (1815-1848) tisse une histoire riche en rebondissements évoquant parfois les cycles économiques et boursiers dont la vie de Charlotte semble ainsi constituer une allégorie. En effet, le personnage principal est une femme : une jeune fille au début du tome un et une veuve déjà bien fatiguée par la vie à la fin du tome deux. Charlotte est une jeune noble française exilée à Londres avec son frère ; elle a déjà sombré dans la prostitution quand s’ouvre le drame ; son frère est larbin chez Nathan Rothschild. Pour ne pas trop spoiler, je concentrerai ma petite recension sur trois points particuliers.

L’initié de Waterloo. Le premier tome met en scène la fin de la guerre de Napoléon contre le reste du monde en prenant une perspective doublement originale : l’essentiel de l’histoire se passe à Londres en 1815 à la veille et au lendemain de Waterloo ; l’enjeu militaire passe au second plan, derrière la finance et le profit. La conjonction des deux perspectives conduit à ce qu’on a appelé le coup de bourse de Nathan Rothschild.

L’histoire communément racontée et reprise par La banque est la suivante : informé avant tout le monde de la victoire de Wellington sur Napoléon à Waterloo, Nathan Rothschild (qui n’était pas Lord, soit dit en passant) aurait vendu massivement les consuls (les consols étaient une forme d’obligation d’Etat) émises par l’Angleterre, laissant ainsi entendre qu’il savait que Wellington avait perdu la bataille. Aussi, lorsque la nouvelle contraire est finalement arrivée, chacun s’est à nouveau rué sur les consols mais las… Nathan Rothschild aurait déjà ramassé en bourse les titres à bas prix ; avant de les revendre naturellement une fois revenus à un cours raisonnable. Dans La banque, Charlotte et son frère ayant bénéficié de l’information, grâce à la position de Christian chez les Rothschild, ils ont pu réaliser le même coup que Nathan ! Les mythes autour des Rothschild, en général, et sur le coup de juin 1815 sont légion notamment quant aux conditions dans lesquelles l’information a pu parvenir aussi vite à la banque. Les auteurs de La banque ont choisi la version pigeon voyageur. Le vrai problème vient du fait que cette histoire est assez largement fausse. A vrai dire, ce n’est pas simplement l’inexactitude qui est regrettable mais l’interprétation que l’on a donnée pendant près de 200 ans de cette version. L’historien Niall Ferguson, qui a retracé l’histoire de la famille Rothschild, a contesté de manière très convaincante la version populaire de l’histoire (N. Ferguson, The Ascent of Money. A Financial History of th World : Penguin Books 2009, p. 79 et s., trad. fr. L’irrésistible ascension de l’argent : Perrin 2011, p. 80 et s. –  V. le documentaire tiré du livre, un peu plus bas…). Au plan purement factuel, Waterloo a surtout failli ruiner Nathan Rothschild : en effet, pour financer les campagnes de la Coalition, il avait amassé une quantité considérable d’or que la fin prématurée de la guerre rendait inutile ! Il se retrouvait donc avec une masse inutile d’or sur les bras ; le prix de l’or qui avait augmenté au cours de la guerre allait maintenant chuter. C’est là le vrai coup de génie, très risqué, joué par le banquier : il a utilisé son or pour acheter les fameux consols ! Mais pas en une journée et une nuit… C’est sur une année qu’il a fait son coup et ce n’est qu’en 1817 qu’il a revendu les titres ! Il n’y a donc là aucun délit d’initié mais un pari un peu fou et gagné.

L’histoire commune a surtout été développée et utilisée dans un but de propagande anti financière et, surtout, antisémite (V. la version nazie de l’histoire Die Rothschilds, film de propagande). C’est là que la fiction devient problématique. Bien que la plupart des auteurs qui recyclent la version commune n’ait aucune intention mauvaise, et c’est manifestement le cas des auteurs de La banque, la diffusion de cette histoire devient bien regrettable.

Le milliard des émigrés. Le début du second tome de la première génération  retrouve Charlotte revenue à son point de départ, la prostitution… début d’un nouveau cycle. Le monde apparaît ici bien plus compliqué. Les intrigues se multiplient autour de la rivalité entre Charlotte et le frère qu’elle a trahi et laissé pour mort en Angleterre à la fin du premier volume, mais qui a bénéficié seul de l’indemnisation des émigrés, voulus par Charles X. L’intérêt de ce volume est précisément de faire apparaître les liens qui existent entre le développement du capitalisme financier (symbolisé en particulier par l’inauguration du Palais Brongniart en 1826 après près de vingt ans de travaux), le développement des chemins de fer et la colonisation, en l’occurrence celle de l’Algérie ; tout cela sur fond de mutation sociale et politique. La première restauration qui avait finalement laissé beaucoup de place aux ultras et peiné les libéraux laisse la place à la monarchie de Juillet hantée par les bourgeois affairistes et minée par des politiciens corrompus, comme Jean-Baptiste Teste, ministre des travaux publics pris entre les tirs croisés de Charlotte et Christian. L’évocation des débuts du chemin de fer en France, notamment, est très intéressante. Les personnages gagnent en force à mesure que leur ressentiment se fait plus tenace et que la lutte économique se fait plus rude.

Sort et ressort. Cette première génération est finalement bien romantique. Charlotte est une héroïne peu vertueuse sans doute, plein de haine et de ressentiment, mais écrasée par le sort, dont les marchés peuvent être une forme d’allégorie. Mais il n’y a pas que les marchés ; Charlotte sait se faire d’authentiques ennemis dont son frère et son propre fils.

De manière plus générale, La banque est une BD de qualité au plan esthétique comme au plan narratif. Le projet était ambitieux et me semble réussi. Naturellement, il y a des erreurs (une ou deux coquilles et quelques erreurs de chronologie parfois assumées d’ailleurs) et des maladresses (la principale étant la reprise de la version commune du coup de juin 1815). Certains regretteront que les mécanismes de la finance ne soient pas suffisamment démontés ; d’autres, au contraire, qu’ils le sont trop. En réalité, il me semble que l’équilibre est trouvé, en partie grâce aux postfaces très didactiques (qui expliquent aussi les choix d’accommodements avec la réalité historique).

Le premier volume permet notamment de faire ressortir l’importance de l’information : la finance, bancaire comme de marché, manipule de l’information tout autant que de l’argent. La matière première de la finance est essentiellement l’information ; la monnaie elle-même n’est-elle pas sous certains rapports un concentré d’information ?

Les deux tomes de cette première génération ont un vrai ressort dramatique voire (excusez le gros mot) anthropologique : les ressorts financiers et psychologiques qui font mouvoir nos misérables personnages (car ce sont des misérables même s’ils ne sont pas, toujours, pauvres à strictement parler) sont profonds : c’est principalement le ressentiment. La fraternité est source de trahison et de rivalité : Christian et Charlotte comme les fils de Christian… tous sont en guerre les uns contre les autres. Bref, la finance oblitère la fraternité ! Même la filiation semble remise en cause. Tout n’est que ressentiment… l’amour n’existe quasiment pas ou est tarifé. Ce monde où tout semble pouvoir se monnayer peut paraître bien sombre mais il vaut la peine d’être regardé en face. Autrement dit, lisez La banque !

Timbuktu ou la tragédie de l’islamisme

17 janvier 2015

Timbuktu est à mon sens le plus mauvais roman de Paul Auster. Cette fable humano-canine m’a d’ailleurs conduit, sans que ce soit vraiment réfléchi, à ne plus suivre aussi assidûment l’œuvre de l’écrivain américain. Le mythe de Tombouctou reste gravé dans l’imaginaire de tous les enfants qui ont un peu rêvé d’aventure avant de découvrir le costume cravate mais le moins qu’on puisse dire c’est que le révision austérienne de cette contrée de notre imaginaire ne m’a pas fait rêver un instant. Pourquoi en parler alors, me direz-vous, d’autant que ce livre est sorti il y quinze ans et qu’on ne m’a rien demandé ? Et bien tout simplement parce que j’avais envie de vous parler de l’autre Timbuktu, celui d’Abderrahmane Sissako qui a signé ici un vrai grand film. Mais, je ne sais pas si on peut encore en parler en ces temps de défense de la liberté d’expression car selon le grand critique cinématographique Jacques-Alain Benisti (accessoirement maire de Villiers sur Marne où le film a été déprogrammé avant d’être reprogrammé…), le film pourrait être vu comme une apologie du terrorisme islamique ! Lire la suite…

N’ayons pas peur ! Restons libres !

12 janvier 2015

J’ai tenté bien des fois depuis quelques jours d’écrire ce billet. Je l’ai tourné et retourné dans ma tête en diverses occasions mais jamais je n’ai trouvé le ton juste. Je devrais sans doute m’abstenir et pourtant, je vais tenter de vous dire une chose ou deux que d’autres diraient bien mieux. De toute façon, seuls quelques égarés du web lisent encore ce blog mort©. Lire la suite…

Ce que l’argent ne saurait acheter

25 décembre 2014

Nous vivons en ce moment une grande expérience économique et philosophique voire pour une partie d’entre nous une expérience spirituelle. C’est la fête de Noël, pendant laquelle les chrétiens célèbrent la naissance de Jésus Christ, fils de Dieu, incarné en notre humanité. Pour beaucoup, c’est surtout la fête familiale au cours de laquelle est offerte une masse impressionnante de cadeaux. Si la consommation frénétique qui nous touchent ces jours-ci n’est pas sans poser quelques questions, il ne faut pas oublier que la pratique de l’échange des cadeaux reste une belle expérience humaine dotée d’une valeur propre. Pour l’économiste standard, elle reste un mystère : comment imaginer qu’une personne puisse anticiper, avec quelque chance de tomber juste, l’utilité qu’une personne tirera d’un présent ? Joel Waldfogel, professeur d’économie à l’Université de Pennsylvanie, a étudié pour nous ce mystère de la rationalité humaine que sont les cadeaux de Noël. Grâce à Waldfogel nous savons que les cadeaux constituent une perte sèche. Contrairement à ce qu’on pouvait imaginer, ce n’est pas seulement ni même spécialement la gratuité de la transaction qui est contestable mais la pure et simple inefficacité de la pratique des cadeaux. Selon Waldfogel, « la valeur des biens qui nous sont offerts est inférieure de 20%… à celle des articles que nous nous achetons nous-mêmes » (J. Waldfogel, You shouldn’t have. The economic argument for never giving another gift : Slate. – V. également du même auteur, The Deadweight Loss of Christmas : The American Economic Review 1993, p. 1328). Pour dire les choses plus simplement et plus crument, il serait bien économiquement plus efficace de s’offrir de l’argent que des cadeaux. A défaut,  ne voit-on pas se développer le marché des chèques cadeaux et de la revente des cadeaux (Les Echos de Noël) ?

Pourtant chacun perçoit bien qu’au-delà de l’utilité économique, un cadeau intègre des valeurs humaines et, à vrai dire, morales qui ne relèvent pas de la logique marchande. Autrement dit, il y a des choses que l’argent ne saurait acheter : Ce que l’argent ne saurait acheter, c’est précisément le titre du livre de Michael J. Sandel que les éditions du Seuil viennent d’avoir la bonne idée de traduire en français (M.J. Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter. Les limites morales du marché : préf. J.-P. Dupuy, Seuil 2014).

Sur le site de la ProcureCe que l'argent ne saurait acheter<br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br /><br />
                : les limites morales du marché

Peut-être cela contribuera-t-il à faire connaître un philosophe trop peu connu en France. Il est pourtant un de ces penseurs de la communauté, même s’il ne se reconnait pas dans le courant communautarien, un de ces penseurs qui permet de repenser voire de résister au libéralisme (V. F. Huguenin, Résister au libéralisme. Les penseurs de la communauté : CNRS éditions 2009, qui fait d’ailleurs régulièrement référence à Sandel). Sa pédagogie et son style le rendent, en outre, extrêmement abordable : il s’agit d’une philosophie concrète, avec assez peu de références (ce que certains regretteront peut-être) élaborée à partir de cas pratiques collectés au fil des ans dans la presse et non de cas d’école : faut-il payer les écoliers pour lire davantage de livres ? Peut-on envisager de payer des femmes droguées pour être stérilisées ? Peut-on payer quelqu’un pour prendre sa place dans une file d’attente à un concert gratuit ou à une audition parlementaire ? De manière générale, quelles sont les conséquences de l’intégration dans la sphère marchande d’un bien ?

Sandel identifie deux séries d’arguments qui peuvent faire obstacle à une telle intégration. D’une part, l’argument tiré de l’équité conduit à objecter que la monétisation de certains biens génère davantage d’inégalités soit parce que les moins aisés n’auront pas accès à certains biens (tous les citoyens ne pourront pas accéder à l’audition parlementaire alors qu’un lobbyiste pourra payer un SDF pour attendre à sa place) soit parce que le consentement de certains contractants ne serait pas réellement libre (quelle est la liberté d’une personne qui vend un rein ou d’une femme qui consent à porter l’enfant d’une autre ?). En outre, l’extension de la sphère marchande rend sans cesse plus difficile la vie des moins riches : les pauvres sont ainsi plus pauvres quand tout s’achète et se vend ; ce qui explique peut être en partie le développement du sentiment d’inégalité (V. le succès de Piketty). D’autre part, il est possible de contester l’intégration dans la sphère marchande de certains biens dès lors qu’elle aurait pour effet d’en modifier la nature, autrement dit de le corrompre. La première objection relève pour l’essentiel d’une logique du consentement, consentement éclairé donné dans des conditions équitables, tandis que la seconde « ne fait pas appel au consentement, mais à l’importance morale des biens en jeu » (M.J. Sandel, p. 183). Le développement de la logique marchande dans tous les domaines de la vie sociale provoque un changement profond dans nos comportements et dans notre perception de la vie en société : nous passons d’une économie de marché (le marché est un instrument souvent efficace d’allocation de ressources rares) à une société de marché, où les normes non marchandes sont de plus en plus souvent évincées. L’exemple de la crèche israélienne est une illustration parmi d’autres des conséquences de ce mouvement. Pour limiter les retards en fin de journée, une crèche a eu l’idée d’instaurer une pénalité pour les parents retardataires. Résultat : le nombre de retards a augmenté, les parents analysant la pénalité comme le coût d’un service. Au bout de quelques mois, la crèche a fait marche arrière mais il a fallu plusieurs mois pour que les mauvaises habitudes se perdent… Cet exemple, comme de nombreux autres dans le livre de M.J. Sandel, « montrent que les incitations financières et d’autres mécanismes marchands peuvent produire l’inverse de l’effet escompté en évinçant les normes non marchandes – que la rétribution d’un certain comportement le raréfie parfois au lieu de le rendre fréquent » (p. 184). Certains biens ne s’épargnent pas : M.J. Sandel se demande ce que deviendrait un couple où les époux économiseraient leur amour conjugal pour le jour où ils en auraient besoin ! Le civisme, l’amitié, l’amour se multiplient quand ils se donnent !

L’île au Trésor : la banque et les finances publiques

29 août 2014

euroVous vous souvenez, au Bourget, un dimanche de janvier 2012, François Hollande qui est encore candidat à la présidence de la République proclame « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage[…], il ne sera pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance » ! La lutte contre la finance devait passer notamment par la séparation des activités dites spéculatives des activités traditionnelles (collecte des dépôts et octroi de crédit) au sein des groupes bancaires remettant en cause le modèle français dit de la banque universelle. Lors d’un récent colloque organisé par Mustapha Mekki et nos centres de recherches respectifs sur le thème du lobbying responsable, j’ai eu l’occasion d’exposer les grandes lignes de l’action de lobbying menée par le banques pour entraver le projet de séparation bancaire en 2013. Parmi les leviers d’influence, il en est un qui semblait assez méconnu : il s’agit des liens entre la banque et l’Etat moderne, au sens large du terme. Ces liens ont permis une plus grande proximité entre le pouvoir et la finance, notamment en France pour de multiples raisons tenant tant à la formation des élites qu’à une longue période de nationalisation des banques mais aussi à une grande familiarité entre l’administration des finances publiques, notamment le Trésor, et la Banque de France, d’une part, et la direction des établissements de crédit, d’autre part (V. A. de Tricornot, M. Thépot, F. Dedieu, Mon amie c’est la finance ! : Bayard 2014 p. 63 et p. 137 et s.). De ce point de vue, il apparaît évident que la sociologie du secteur bancaire et particulièrement de son management est aussi déterminante que l’histoire économique, le droit et la politique.

En particulier, il ne faut pas négliger la proximité entre le trésor et le management des grandes banques françaises. Ces élites à la française sont formées dans les mêmes écoles et ont souvent travaillé ensemble avant de prendre qui des responsabilités au Trésor, qui des postes de directions dans la banque. Le passage de l’un à l’autre n’a évidemment rien d’exceptionnel ; bien au contraire, un trésorier atteignant 40 ans commence à devenir rare tant la fuite vers la finance est importante et précoce. Il n’est donc pas surprenant qu’une part importante de l’activité de lobbying soit consacrée à convaincre le Trésor et ses agents de la pertinence du point de vue des établissements de crédit. Naturellement, lors de l’élaboration du projet de loi de séparation, le Trésor a été une cible privilégiée du lobbying bancaire et avec quelque succès, semble-t-il, personne n’ayant réellement envie de mécontenter un potentiel futur employeur…

Pour être franc, contrairement à beaucoup, je ne suis pas persuadé que le lobbying soit nécessairement une mauvaise chose et je ne suis pas sûr non plus que la séparation des activités bancaire dites classiques et des activités dites spéculatives soit la solution miracle. En revanche, la familiarité excessive qui existe entre certains corps de l’Etat et les banques voire les grandes entreprises en général ; le mercenariat financier qui incite des jeunes brillants à « passer par le Trésor » comme par un tremplin vers d’autres cieux plus lucratifs… tout cela soulève de sérieuses difficultés. Faut-il rappeler qu’Emmanuel Macron s’est chargé lui-même de dissuader Karine Berger de déposer des amendements qui auraient pu redonner un peu de substance à l’idée de séparation ? Ancien de l’Inspection des finances, puis gérant associé chez Rothschild avant de rejoindre l’Elysée auprès de François Hollande, notre nouveau Ministre de l’économie est manifestement quelqu’un de brillant, intelligent et à bien des égards séduisant mais il est aussi l’exemple même de ce système français qui reste le front collé au mur qu’il s’est pris il y a déjà des années (car non nous n’allons pas dans le mur ; nous y sommes depuis des années). Comme l’a très bien résumé PEG dans son article sur Atlantico :

Macron, c’est le socialisme moderne, de Bercy dirigé depuis les grands groupes financiers. Les études brillantes, l’ENA, l’inspection des finances, Rothschild, puis l’Elysée : c’est ce moule de l’élite française qui crée le corporatisme qui étouffe l’économie française.

De manière générale, le lobbying responsable peut être une voie à explorer afin d’assurer davantage de transparence et assurer une meilleure traçabilité de la décision publique. J’ai toutefois tendance à penser que cela reste largement illusoire. Plus techniquement, on ne peut que regretter que le législateur n’ai pas saisi l’occasion du vote de la loi organique n° 2013-906 du 11 octobre 2013 relative à la transparence de la vie publique pour renforcer certaines règles relatives au pantouflage. Peut-être que cela aurait permis de réduire l’efficacité de certaines stratégies de nos élites. Quoi qu’il en soit, Emmanuel Macron ne mérite sans doute pas autant de critiques, ni autant d’éloges : il est seulement l’enfant un peu plus doué que les autres d’un système à bout de souffle.

Araud m’a tuer…

8 août 2014

nun

Billet dédié à son excellence Gérard Araud
Diplomate et grammairien du XXIe siècle
Représentant permanent de la France auprès de l’ONU

A l’occasion d’un tweet de Koz tentant encore une fois de secouer nos responsables politiques pour qu’ils réagissent enfin dignement face à la tragédie qui frappe la population irakienne et en particulier les chrétiens menacés de disparaître, son excellence Gérard Araud, représentant permanent de la France auprès de l’ONU, a cru intelligent d’écrire :

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La mort n’est toujours pas leur métier (3)

17 janvier 2014

Coktail lithiqueLa loi n° 2005-370 du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie, dite loi Léonetti, est fondée sur un double refus : refus de l’acharnement thérapeutique ; refus de l’euthanasie. Le législateur refuse de légitimer la transgression de l’interdit de tuer tout en autorisant l’arrêt des traitements disproportionnés : cet équilibre, un peu ambigu comme on va le voir, est l’originalité du droit français. Il est d’ailleurs très regrettable que les Français ignorent largement le contenu de la loi Léonetti : s’ils savent bien que l’euthanasie reste interdite en France, ils ignorent que l’acharnement thérapeutique peut être refusé. Cette ignorance est instrumentalisée par la propagande de l’ADMD à travers ses campagnes de sondages. Si le juge n’est pas ignorant, il peut lui arriver de suivre des raisonnements contestables même si le résultat peut sembler satisfaisant. C’est, me semble-t-il, ce qu’on peut constater à la lecture de la décision du Tribunal administratif de Châlons-en-Champagne du 16 janvier 2014 (TA Châlons-en-Champagne, 16 janvier 2014). Lire la suite…

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